mercredi 19 février 2003
par James Benoit

L’APPARTEMENT


8 - Des lustres






Il faut encore rentrer les courses, pas celles du marché, celles des grands magasins, pour la semaine, tenir la porte du hall avec un sac rempli de bouteilles de lait, pendant qu’on décharge le coffre du scooter de location, et puis secouer le parapluie au-dehors et éviter les traces sur les tommettes du dallage, si difficiles à récurer.

Passé la porte, la clef tournée, c’est une vague de froid qui s’engouffre dans l’appartement et emporte le tout, à longueur des replis du couloir, vers le réfrigérateur. Il est neuf, assez, mais d’un aspect rétro, revêtu d’une couche plastifiée aux allures d’acier brossé. Plus loin, le couple s’embrasse déjà, allongé sur le canapé, à la lumière irisée d’un épisode policier loué sur le câble à prix de cinéma.

C’est un futur ministre, quand il aura de l’âge, qui passera par l’intérieur, et son amie, qui ne souhaitera jamais être sa femme, malgré la fausse couche qui finira par les faire s’aimer. Pour l’instant nourris par une tante qui pourrait vivre en Amérique, ils passent ici juste le temps des études, des paquets de révisions, et des carnets d’adresses à remplir.

Le jeu du pouvoir passera par l’avoir. Et même si ce n’est pas encore dans l’actualité, ils commencent à récupérer, comme une forme de passion du dimanche, un peu tout ce qui traîne pour faire la montre. Surtout les idées fausses, cassées, retardées, perdues. Des horloges des siècles, qui n’ont plus leur temps. Et la poussière amassée des lustres électriques qu’ils suspendent au haut plafond du living et dont on pourrait s’habiller pour l’hiver.