mercredi 16 octobre 2002
par James Benoit

JOURNAL


Arton99.






Je suis un coin de campagne qu’on voudrait au printemps si le ciel n’était pas si blanc. L’air a tout l’air de sortir d’une période de quelques jours ou de quelques heures d’humidité et se sèche au soleil rasant de la soirée tout en parcourant la vallée. Plus loin, j’aurais des cordes pour y suspendre du linge blanc de lin.

Je suis un tronc d’arbre d’une soixantaine d’années qui dresse sa rigidité marron sur le bord droit de la vue. Bien des choses s’y adossent. D’innombrables autres s’y masquent. Sur ma circonférence, je porte à vie les stigmates d’amours qui n’ont pas passé un été et qu’on préfèrerait oublier. Certains ont même juré de m’abattre.

Je suis une culture de maïs qui s’approche lentement de la maturité, virant du vert au vert dans ma frange sombre, oubliant le sol. A mes pieds, je repends une nuit qui n’est faite que pour des serpents et des souris, et l’un dans l’autre j’aurais préféré être plus clair semée. Je suis comme les truies, de bonne compagnie avant que d’être juste bonne à décapiter.

Je suis un pan de feuilles qui s’abat avec les perdrix, fronde sur les hauteurs et fouette le vent d’un coup sec. J’ai des yeux partout, et sur tout, qui délimitent l’espace des faits et des gestes d’une foule. Et pourtant, dans mes veines, coule une sève qui se croit commune à la tienne et qui coulerait, blanche, si tu m’effleurais.

Je suis un bout de village minuscule qui pointe son clocher, assis sur la colline. J’ai les genoux repliés en une ruine de pierres et mes bras les enserrent. Je pense à l’époque où on m’écrivait autre chose que des cartes postales et que j’ai envoyé balader avec d’autres possibilités, plus haut, vers la capitale.

Je sais que ça se sait. Et de tout ça j’ai honte.