vendredi 1er avril 2005
par James Benoit

JOURNAL I


Depuis l’aéroport.






Je n’avais pas revu Clara. Pendant tout le temps du trajet en taxi, à chaque essai, le téléphone avait sonné occupé. A l’arrivé dans le hall, je n’avais pas la trace des pneus humides de son vélo. L’ascenseur ne portait pas non plus l’odeur de son parfum. Le palier, mal éclairé, laissait deviner que la moquette de ce côté n’avait pas été foulée au pied. Pas de clefs sous le paillasson.

Entré dans l’appartement, la pièce centrale était vide de vie, la radio était allumée et grésillait entre deux stations. La plante verte manquait d’eau. Seulement, sur le miroir de la vitre de la baie vitrée qui plonge sur la ville et d’où on sent poindre à tout moment, sur le côté nord, que de l’autre côté du monde il doit faire jour, gravé en grosses lettres au rouge à lèvre, le tube posé à côté, elle me disait adieu.

J’observais la terre vue de haut, les deux paumes pressées contre la vitre, avec l’envie d’y coller aussi mon front, et puis le reste de mon corps, et m’y blottir, pour m’y cacher, pour passer à travers. J’avais face à mes lèvres, je le savais, les derniers mots que j’aurai d’elle, et son odeur, et le goût cuivré de sa peau, ses rires éclatants au milieu des draps, que ma buée commençait à recouvrir.

Le taxi avait du me parler suffisamment pour que j’oublie le bruit de la circulation, comme quelqu’un qui voudrait vous faire oublier que vous allez quelque part où rien ne vous attend vous chuchoterait à l’oreille des promesses diplomate, des analyses économiques, des propos sur la pluie. Avec un léger accent suédois, ou portugais, il s’était mis aussi à me parler de sa femme, ou de leur mariage prochain, et des problèmes qu’elle éprouve à trouver du plaisir, à la fin.

Machinalement, je fouillais dans ma poche à la recherche de mes clefs, celles de ma valise, celles de ma voiture, celles de l’appartement, du local à poubelles, et celle ramassée toute seule tout à l’heure sur la table du Select café du terminal A. Un bon trousseau de choses à ouvrir. Et des mystères qui entourent, qui s’entrouvrent, qui font comme des embruns, pénètrent les vêtements, s’emparent des pensées et déteignent sur les filets de lumière qui circulent en lignes courbes, rouges et jaunes, sur le pare-brise.

Il y avait aussi deux yeux qui me regardaient rêver dans le rétroviseur et cette bouche qui continuait à me parler, ou se parlait à elle-même, et que la chaude pluie d’été engageait à poursuivre. L’avenue allait déboucher sur un nouveau boulevard, et, de croisements en carrefours, tous deux, à la deuxième demi-heure de route depuis l’aéroport, nous étions en ville.

Il avait sorti de son vide poche une fine boite de cigares à la bague rehaussée d’un trait rouge et m’en avait proposé, passant, entre les sièges avant, la boite derrière son épaule. Je ne voulais pas décliner trop aveuglément toutes ces marques d’hospitalité. Même s’il les accumulait. Je me mis à fumer. Et dans la fumée est revenue, naturellement, sa femme et de ses ovaires, comme si c’était ma propre peine.

En descendant de son taxi, j’avais comme un pincement au cœur sans pouvoir distinguer si, comme dans les voyages en avion, c’était celui d’avoir quitté cette fois le sol, et tout ce qui s’y rattache, ou bien celui d’être, désormais, en route vers autre chose. Le voyant partir, dans le flou rouge de ses feux arrières, j’esquissai discrètement un signe de la main. Quelques pas plus loin, un peu déçu de mon geste, j’écrasai le cigare sur une balustrade.

Cette fois, j’avais perdu Clara.