7 NOVEMBRE 1996
mise en ligne :
dimanche 28 juillet 2002
par Klingsor

JOURNAL I


Le récit peu commencer n’importe où.






Le récit peu commencer n’importe où.
Je remontais depuis l’avenue Félix Faure la rue du Commerce, allant dans but précis, sans me soucier du temps que j’allais mettre pour y arriver. Voilà : le café du Commerce rougeoyait de ses tous néons.

A vingt mètres des baies vitrées qui renfermaient toutes les attentes auxquelles j’aspirais pour une ou deux heures de la journée, je fis un détour symbolique, comme on eût improvisé un rituel, et décidai de passer dans le petit parc que d’habitude je me contentais d’observer depuis une table à l’intérieur. J’entrai par un portillon vert et remarquai un groupe d’hommes occupés à jouer aux boules. J’assistai aux derniers points d’une partie déjà bien entamée, où les quatre joueurs constituaient avec la petite bille en bois le pôle d’attraction d’un cortège d’experts attentifs. Je n’étais pas encore attablé, mon café servi et payé. William Sheller ne passait pas encore au travers des enceintes cachées et des entrechocs de vaisselle fumante que l’on range derrière le bar et de discussions voisines entamées depuis le commencement des Temps.

Tout en me dirigeant vers le portillon du parc si minuscule que je ne me hâtai pas d’en sortir, je prolongeais les effets d’une volupté légère en reculant le moment où le garçon viendrait prendre ma commande, et inspectai mon porte-monnaie aplati par l’habitude. Rien à faire, j’allais bien finir par y rentrer, en poche, les pièces blanches en nickel faisaient juste le compte. Une dernière vérification sur le panneau affichant les tarifs en salle, et le dernier obstacle qui eût pu entraver mon projet était hors d’état de nuire. Je lisais « Tirez », empoignai la double poignée oblique au chrome maculé de traces de doigts, tirai vers moi le battant de verre et entrai.

A l’intérieur, je me dirigeai vers les tables rondes sur ma droite, le long des vitres. Celle que j’occupais d’habitude se trouvait libre, mais une de ces imperceptibles hésitations me poussa sans que je ne me sois demandé pourquoi à faire volte-face pour me diriger vers le centre de la longue salle. Je lançai à peine mon pas que je vis celle que je convoitais déjà, la jeune femme buvant probablement un thé ou quelque chose dans le genre à base d’eau chaude et d’un peu de sucre. Bref je m’installai sur la chaise qui bientôt me ferai lui tourner le dos de manière irrémédiable et, tout en achevant ce geste impossible que de poser mes fesses le plus correctement possible sur l’assise en tressage plastifié, j’eus soudainement conscience du déluge insensé de conséquences sémiologiques et sociales que mon geste malheureux risquait - ou pas du tout - d’engendrer : la marque d’un grossier dédain pour la parade nuptiale et donc un affront envers sa personne physique, qu’il m’était au demeurant impossible d’abstraire et de factoriser en une entité purement spirituelle. Je me fis donc un devoir d’être honteux de ma conduite pendant que je terminais de me mouler dans cette chaise impossible, et oubliai tout ça l’instant d’après.

J’allais prendre un café et croiser les jambes en regardant les pigeons et les joueurs de pétanque, tout cela était préparé de longue date. Mais tout bien réfléchi, mon brusque revirement pour cette table au milieu de toutes et à côté de la sienne, que je refusais d’admettre comme une opération délibérée pour me rapprocher d’elle alors que le garçon terminait à peine de la débarrasser, paraissait par trop précipité. De plus, ayant implicitement refusé de lui imposer mon regard, elle avait tout lieu de penser que ce ne fût pas tant pour ajourner mon évidente confusion que pour étaler devant elle toute la fatuité de mon assurance et de ma position de surpuissance virile. Voilà que l’état des forces s’inversait. Par pitié donc, je ne m’arrêtais pas à emprunter les téléphériques de la facilité en lui soumettant un regard de braise qui n’eût pas tardé de désarçonner sa nature affaiblie. Ne sachant néanmoins plus du tout qui était en mesure de penser quoi que ce soit, j’abandonnai violemment et me concentrai très fort sur une silhouette dans la rue.

Je ne cherchais plus à savoir quel mal était le mien pour aller soulever de telles hypothèses loufoques lorsque, relevant les yeux des tressages en plastique sur lesquels j’allais vraiment avoir du mal à m’accrocher, je rencontrai un miroir sur le pilier face à moi. Hélas avant de réaliser que ce visage aux cheveux châtains était le sien, je l’avais déjà fixé longuement de la manière plus niaisement lymphatique. Détournant toute mon attention et tirant sur la chaise en espérant achever une fois pour toutes de me caler pour une heure ou deux de lecture, j’évitai soigneusement de compromettre le reflet que je lui renvoyais inévitablement, en posant mon regard ça et là sur le disque lisse de la table. J’entrepris alors d’étudier la matière dudit objet pendant que de ma main gauche je fouillais dans mes poches à la recherche de mon paquet de tabac, terminant ainsi totalement mon déguisement de celui qui fait quelque chose sans songer à rien d’autre.

La forme bien particulière d’un paquet de Drum entamé, et celle, plate et rigide, du paquet de feuilles l’accompagnant remplirent d’allégresse mes dix doigts tous ensemble qui participaient l’instant d’après de la confection artisanale d’une cigarette. Je pensais trouver dans ce geste la contenance que partout l’on dit se donner en fumant à propos des premières cigarettes de l’adolescence puis ensuite de toutes les autres pour trouer l’ennui. Malheureusement, la répercussion de cette petite joie simple sur mes traits concourait inévitablement à les parer d’un masque réflexif et précieux propre à confondre en les affichant mes pensées présentes et les craintes dont je me faisais une montagne plus haut. Au comble du ridicule de cette situation où je me trouvais malgré moi, elle faisait grand effort de maintien pour ne rien laisser paraître, non seulement de son trouble, mais de ses griefs. Je m’aplatissais. William ne chantait plus.

Fort civique, j’avais payé, et ma tasse était vide.
J’étais donc ici pour profiter de ma liberté.
Le gros aquarium d’angle que faisait l’établissement avec les deux rues délimitait le lieu. La tasse tâchée de dépôts brunâtres et le ticket froissé dans le cendrier mêlé aux mégots et aux cendres faisaient preuve de droit. Les effets que j’avais dispersés sur la table incarnaient la propriété provisoire que j’exerçais sur mon recoin. En retour, faute de participer moi aussi au bruit des discussions, j’apportais au brouillard de fumée les bouffées de tabac que j’expirais lentement dans l’atmosphère, pourchassant ainsi les vanités de la vie avec les autres. La nuit tombait peu à peu. L’inconnue s’en était allée depuis sans emporter mon histoire et presque tous les occupants avaient été remplacés par d’autres acteurs, qui se connaissaient maintenant par petits groupes, groupes qui s’étaient eux-mêmes formés derrière la porte dans une file de figurants imaginaire, le long de la façade d’un de ces nombreux décors d’immeubles en carton, invisible d’ici.

Les gens terminaient de sortir du bureau, rejoignaient dans tout Paris les transports urbains, se regroupant dans les wagons sans passer par le café, quand les trains laissaient sur les quais les rangées de fantassins nordistes prêts à faire feu ou à se ruer avec courage dans la retraite décisive de la fin de journée. Les métros couinaient dans tous les tunnels, et on lisait des journaux de courses au comptoir. On lisait « Le Monde » assis, les jambes croisées. Une voiture s’arrêta dans la rue, le conducteur demanda un renseignement par sa vitre baissée, très probablement d’ordre géographique et touchant à la technique de l’itinéraire. Quatre experts en pétanque qui étaient aussi experts en orientation et savaient le quartier par coeur le lui donnèrent. La voiture repartit donc vite, et ils regardèrent un instant plus tard dans sa direction, où quelque nouvel événement venait déjà d’arriver et tournait bien à droite. Tout fonctionnait parfaitement.