mardi 11 février 2003
par James Benoit

JOURNAL I


Déraison d’agir.






Un tas de déchets. Une décharge sans doute. Des collines vallonnées d’un bric-à-brac livré à la ruine, sur un coup de tête, dans un mal entendu. Qui sait ? Quelque chose de civilisé, en somme.

D’ici, on n’en voit que la base, et seulement sur un côté. On en a par-dessus la tête, à des hauteurs de céphalées, des idées conspuées, des entraves pour les pieds, des encombrements à la voix, les mains, et en pleine enjambée.

Il en tombe. Bien en dessous des fondations de ce qui se tient, là haut, et tisse à force d’atomes crochus, de coups de cœur, de doigts courbés sur des poignets familiers, la toile des villes qu’on croirait indélébile.

Au-dessus, il y a à faire cause à des banalités d’usages, des vérités bien senties, comme moulées à la chape de béton, dans la chair des statues. Il n’y a pas de fumée. Et pour justifier ce qui est, il s’agit de le continuer.

D’ici, on n’en boit que la tasse, par goulées, et suivant les marées. De la merde. Un lit de vieilles merdes accumulées. Orphelinat des idées immatures, grabataires, arrêtées, handicapées. Et tout ce qui est jeté par les fenêtres, tout encore fumant qui vient ici, dans le fatras des reliquats, s’encastrer. Des instruments à la dérive, des rêveries jugées faciles, des masses monétaires qui n’ont plus, ou jamais eu, de cour. Sans ébats. Rien que des choses assises, imputrescibles, et qui n’auront même pas l’espoir de former un jour terreau. Profiter à la rose.

A l’abandon, l’une après l’autre, des citadelles, des huttes, des redoutes imprenables descendent, sans parachute. Sans coup férir, sans battement, elles se bousculent, solidaires, aux trois quarts enfoncés dans le parterre, bouleversées, et on s’y prend à trébucher. Poussée des peaux mortes du temps qui succombent sous les frottements des tissus et les ongles qui grattent ce qui démange. Qu’aucune bactérie, ou qu’aucun acarien de viendra réduire et décomposer. Pas même des bestioles de synthèse comme on en a créé pour bouffer les carcasses mortes des trabans, avant l’éternité. Un lit de perte ou se couche la belle.

Quand je pense à agir, je me souviens d’un arbre. Cet arbre là, né d’une graine, à planter là, parce qu’on en a envie, dans l’axe du massif de pétunias, et parce que c’est pas humain. Et même. Je m’en souviens, tronçonné dix ans plus tard, à peine, au premier fruit, parce qu’il ne convient pas à la piscine neuve qu’on a mise là, parce qu’on en a envie, et parce qu’il met souvent des feuilles dans le grand bassin. Un millimètre plus haut, est-ce qu’on battit encore un empereur comme on fait naître un empire.

Dessus, tout se construit. Une nouvelle Eve s’amoncelle. De nouvelles couches archéologiques qui font tombeau pour le suranné, et où se givre une pile d’atomes soufflés dans la paume. Des faits pour rien.

Dessus, c’est le passage des pluies dans les rigoles et dans les plaies. On a eu l’intervention d’hivers rigoureux et des rêves indémodables qui les ont précédés. Un millimètre de plus haut, et une liberté de nouveau-né. Qui dort.

Il y a, des scories d’extractions des mines d’or épuisées. Des décharges des choses finies et inutiles. Tout ce qui se perd sans avoir de chemin, et tout ce qui ne sert pas, ou plus. Et là dedans, tout ce qui vit encore. Et qui ne se meurt pas forcément. Comme des animaux de compagnie abandonnés en forêt parce qu’impropres aux vacances, et des idées, incompatibles, à en remplir des carnets, qu’on avait pourtant adoptés.

Des croisements génétiques, des choix sélectionnés, des solutions de continuité dont on voudrait se débarrasser tout de suite, sans trop se dépenser, sans trop payer de sa personne. On a vécu, avec, des épousailles sans cérémonie, des ascensions militaires, d’une proximité religieuse, des contrats. Alors, elles restent là. En dessous des yeux. Couchées. Elles dorment, peut-être, au fond. Ce serait mieux. Elle devrait boire pour oublier. On devrait pouvoir s’en abreuver. Comme des huîtres qu’on avale vivantes sans les avoir mâchées. Un lit de perle où se couche la bête. Et sa suite... Pourquoi faire.