vendredi 3 janvier 2003
par James Benoit

FAUX JOURNAL


Personne...

Quelqu’un.






Il y avait bien ces fois, des innombrables fois où je prends conscience d’une posture ou d’une pose qui me semble naturelle, mais qui finalement m’aurait assez bien appartenu, m’aurait même très bien collé à la peau, et qui aurait facilement fait de moi quelqu’un. Un personnage reconnaissable parmi des milliers d’autres.

Là, il y aurait des Quelqu’un qui ont pris un paquet de nouilles sur un étalage. Qui passeront avec, plus tard, à la caisse. Il faut bien que quelqu’un paye. Il y en aurait quelques uns, maintenant, qui plongent la tête entre les poissons panés et les steaks haché et fouillent une portion d’une main distraite. Et là, encore, qui ont passé la journée à tromper le vide avec n’importe quoi. Pour la plupart un métier. Surtout. Un maximum.

Et voilà des chauffeurs de taxi, des policiers, pâtissiers, des présidents de conseil, des femmes de ménage, des casquettes, des blasons. Il y en a des grands et des forts, qu’on prendrait pour son père, complètement uniques en leur genre, avec la grosse voiture qui leur convient et toujours la place de devant celui qui est devant. Il y a des sous merdes, par-là, aux allures d’être humain, mauvais comme une teigne, ennemi du droit commun, et qui se seraient définis comme tel si on les avait sondés sur le sujet. Des seigneurs d’un âge moyen, des géniteurs de fils de rien. Des bouts d’enfants qui n’ont pas trop grandi, et qui s’étiolent dans un peu d’alcool, du sexe et des infos, en attendant.

A peu près tous semblables, je veux dire humains, finalement, parce que définis, dans les détails, par leur ce qu’ils font. Et puis, pour un ou deux, pour avoir l’impression de faire de son temps une œuvre, n’importe quoi pour se faire remarquer :

Mardi, un détournement de journal télévisé. Un ancien agent, qui n’en est pas à sa première gloire, monte à l’assaut des médias, une télécommande à la main. Pour le vingt heures, l’avion qu’il a pris en otage sera libéré sain et sauf par l’afflux de caméras du monde entier et le secours de quelques bras armés impossibles à zapper.

Mercredi, On met le feu au Paradis. Satan le musulman s’attaque aux draps de satin. Il lance à toute allure une voiture bourrée d’explosif dans le hall d’hôtel de l’éternité juive, quitte à tout faire sauter à quelques mètres à peine de la plage. Dieu demande qu’on lui foute la paix, à la fin.

Ces canulars jetés à la postérité et qui font les affaires sérieuses des états, des affaires d’hommes. Des images qui se passent en boucle sur le mur d’écrans, au coin de la hi-fi, avec parfois, une faible différence dans la balance des couleurs. Pourtant, on voit s’y découper, en ombres éteintes, quelques troupes de vrais gens, déchiffreurs des images non codées, qui se penchent plutôt en scrutant la qualité des pixels et leur rapport avec le prix des choses. Et parmi les contours irisés qui poussent un caddie, celui qu’on n’imagine pas et qui ne fait que suivre depuis un petit moment déjà une femme enceinte qui brille de joie et de fatigue, les bras chargés des courses de la semaine, jusqu’au rayon parapharmacie.

Il suit sa beauté. Pas elle, en fait, ni le froissement de ses vêtements, le pli de sa nuque, ou encore l’air qu’elle siffle, désinvolte, par-dessous celui qui passe à la radio, mais le sentiment qui s’en dégage. C’est un grain de sa vérité, et un simple moment de son temps. Il ne s’agira pas de l’aborder. Il est touché, ça se remarque à son grain de peau qui a très légèrement changé de pigmentation. Pour un peu, son cœur battrait plus fort, plus lent. Il attrape un paquet de céréales derrière elle, et rempli petit à petit son chariot.

C’est l’instant qu’il chérit. Chaque seconde, il s’en remplit. Il tient à n’être que là, et nulle part ailleurs. Il ne cherchera pas à lui parler. Elle le sait. C’est comme si elle le savait. Il ne cherchera pas à s’approcher d’elle d’avantage. Ici, il s’approche doucement de lui-même. Tout à l’heure, elle se retournera et lui dira : " Mon chéri, tu rêves ? ", à la suite d’une phrase qu’elle n’aura pas terminée.

Ce n’est pas à juste titre, le bonheur, comme il serait vrai de le déclarer. Mais c’est, en quelque sorte, une partie d’exister. Ce qui passe tout à fait inaperçu dans l’ensemble. Une vérité qu’on vent dans une publicité qui vente les mérites d’un dessert aromatisé, avec un ange un peu sulfureux, déjà connu, pour surfer sur la vague et troubler les messages : un plaisir d’inconnu.

Mais à ne pas s’y tromper, il s’agit là du grand inconnu, le seul, celui qu’on a quotidiennement devant les yeux. Quelqu’un. Cet inconnu qui est à l’origine de toutes les peurs, de toutes les haines, de toutes les guerres, de toutes les solitudes. Quelqu’un.

Parce qu’on ne tient à être connu que quand on ne se sent personne. Ca rassure. On ne cherche à devenir quelqu’un que par tristesse, par solitude, quand on se sent inutile et cruellement mortel. C’est même peut-être là l’origine de la société. Quelqu’un.

Mais on n’en trouve la parade, imparable, que quand quelqu’un devient quelqu’un pour nous. Alors, il devient inévitable qu’on Est quelqu’un. Et c’est autre chose. On ne peut plus y échapper. Il ne sera plus possible de l’ignorer, de faire semblant, de se replier, de politiser.

Au départ, on ne pense à la postérité, ou à l’oubli, qu’en dépit de la vie. Quand on est incapable d’aimer.