mardi 29 octobre 2002
par James Benoit

JOURNAL I


A l’aéroport.






Clara ne s’est pas jetée à mon cou. Elle n’était pas non plus derrière les grandes vitres de la salle d’attente. Pas au café du terminal. Pas en retard. Même après le quatrième café et la fin de la page des sports. Elle n’était pas venue. A l’arrivée, il n’y avait pas eu de comité d’accueil, non plus de colliers de fleurs, de vahinés en pagne. D’ailleurs, à la descente, il n’y avait personne sur le tarmac. La Sibérie des cœurs.

Le seul corps humain assez proche du mien pour en tirer un substitut de chaleur était celui d’un homme d’une cinquantaine d’années, tempes grisonnantes, bien sûr, valise, chaussures en cuir. Tout d’un voyageur de commerce, avec quelque chose de diplomatique, peut-être dans le ton de la voix, quand il s’est assis à ma table. En suite, il m’a demandé : " Vous permettrez ? " Je n’en demandais pas tant.

Il avait un faible accent, belge, ou canadien, qui lui donnait un sérieux qui n’a rien de parisien. Et j’avais soudain cette impression étrange qui n’envahit que les aéroports, mêlée de d’odeur du plastique et du cuir, et d’un sentiment d’être à mille lieues de soi-même, la surprise aussi, totale, qu’on vienne vous aborder, ici, vous, dans votre langue natale. Typiquement le genre d’impression qui ne prendra sa vraie valeur que dans les stations orbitales du siècle qui vient. Il faudra un signe extérieur pour donner de la valeur à ce qu’on est capable de comprendre. Une étoile de couleur.

Il parlait d’agencements, de dispositions, de mise en place, de projets et d’un avenir incertain. Il aurait pu être question de politique d’entreprise et d’investissement de marché. Il aurait pu s’agir de la place approximative que prendrait un canapé dans le salon, discuté en famille. Ca lui remontait par vagues éparpillées, comme si lui-même n’en savait rien. Et nous prîmes ensemble un cinquième café.

Avec tout ça, il avait l’air préoccupé ; ou bien il l’avait été et gardait dans le regard des lignes fuyantes et les traits d’une inquiétude que la force des choses parvient mal à dissiper. Il finissait même par me faire me retourner pour voir si rien n’arrivait derrière moi. Et rien n’arrivait derrière moi.

Il cherchait nerveusement son briquet dans la poche de son veston. La cigarette pincée entre les lèvres et faisant déjà corps avec la peau, brouillant son articulation. J’aurais juré, sans lui en parler, qu’il était en train de passer à côté de quelque chose, un chèque qu’il ne semblait pas prêt à endosser, qu’il faisait affront à une responsabilité. Un mariage avorté, un enfant dans le dos, une lettre qu’on n’a jamais postée mais qu’on garde sur soi, dans ses affaires, partout, un rendez-vous.

Et puis, il s’est levé précipitamment. Il a laissé sur la table assez de monnaie étrangère pour régler toute la note que j’accumulais depuis des heures et il s’est dirigé, sa valise sur l’épaule, vers la porte coulissante d’où s’engouffrait l’air frais.

En partant de mon côté vers les toilettes, j’ai remarqué qu’il avait oublié sur la table son paquet de cigarettes et une clef.

Déjà, je perdais Clara.