lundi 21 octobre 2002
par James Benoit

L’APPARTEMENT


1 - Le visiteur.






Le rendez-vous a été pris de longue date. Il fallait réunir le gars de l’agence qui ne se déplace jamais sans sa secrétaire, prévenir le propriétaire qu’un acheteur potentiel se présentait et qu’il serait bon d’être présent pour faire bonne impression, et puis trouver le moyen de déranger la concierge en pleine série américaine, un jeudi dans l’après-midi, sans provoquer pour autant un incident diplomatique à tous les étages. Le visiteur aurait préféré faire ça discrètement. Simple visite. Comme on passe au parloir transmettre le bonjour de la famille à un condamné. Sans se faire remarquer. Mais à la troupe qui se serre à présent dans le living, on pourrait croire qu’une fête se prépare. Ca déplace de l’air, de la poussière, ça regarde dans tous les coins, ça discute orientation, réfections, charges, voisinage, un peu de politique, un peu de météo des plages, et qu’est-ce qu’on donne ce soir sur le neuvième ? Un objet laissé là. On pousse une porte, on pose la main sur un mur. C’est plat. Pour une prise de contact, ce n’est pas encore rude, à proprement parler, mais tout de même un peu massif. On fait tout pour le mettre à l’aise. La secrétaire a mis son décolleté noir. On sort quelques blagues de bon ton. Des petits bonbons à la menthe. Le visiteur se sent visé. Il serait facile de céder à cette impression de déjà-vu, un souvenir de colonie de vacances et des copains qui se pressent autour pour le succès de la baraque qu’ils vous ont monté, en secret. La fille est jolie, c’est vrai, quoi qu’on en dise, mais on n’est pas l’Armée du Salut.