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JOURNAL I
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Autre chose - 2 - Ca va se savoir.





 

Ca va se savoir, à un moment donné, aussi on le sent bien, si loin qu’on recherche, il n’y aura jamais dans les faits aucune trace de vérité, rien d’autre que des actes alignés les uns aux autres comme des pipes au ball-trap, des levers, des couchers, et, entre les deux, des cibles visées qu’on n’atteint pas. C’est aussi le but du jeu. On aura passé le temps du trajet assis à la droite du chauffeur, à dessiner des cœurs dans la buée. On aurait pu en profiter pour se parler, dire ce qu’on attendait vraiment, même si le court voyage s’est fait dans le silence des décibels hululés par un moteur gonflé et les saccades des basses fréquences pulsées par d’énormes enceintes qui font se dégonder à la longue les vitres minces des petits bolides citadins.

Un dernier coup de frein, et nous voilà à côté. Entre deux gerbes fluorescentes la voiture s’arrête net. Une flambée de couleurs aquatiques et des signalétiques décorées submerge les bas cotés. Comme en réponse, une onde brève de gaieté rock’n’roll et d’allégresse la traverse. Elle, descend, craignant pour ses chaussures, pieds nus sur la terre ferme dans une rue à peu près désertée, seulement abasourdie par le tintement des cloches qui sonnent à ses tympans, un peu grisée de vitesse. Elle lisse d’un frottement rapide sa jupe plissée jusqu’aux genoux et prend le temps de chercher dans son sac son trousseau de clefs. Du bout d’une main gelée elle enverra un baiser, au loin, dans le rétroviseur du pilote qui s’en va, qui vrombit déjà bientôt au prochain carrefour.

Elle aurait pu en profiter pour parler, dire ce qu’elle avait en tête, et ce qu’elle attendait vraiment. Quelque chose de frais, quelque chose de vrai, qui change la vie, réellement. Une chose qui ne ressemblerait pas à cette nouvelle paire de chaussures, qui a bien fait son effet pour l’après midi, et puis demain, et la semaine qui vient dans le meilleur des cas, mais une chose qui s’inscrirait durablement, profondément, dans la chair de chaque jour, jusqu’au dernier. Quelque chose comme faire un enfant peut-être, ça s’inscrirait dans le solidement, comme accomplir une destinée, celle de tout être vivant. Mais on ne parlera pas de ça. Créer.

Créer des choses, de soi-même, des statues grecques, des tableaux de Rembrandt, des pages d’un roman, affinées, pas à pas, lettre à lettre, et revenir dessus jusqu’à l’épuisement, jusqu’à l’accomplissement, dans son imperfection la plus totale. Et puis recommencer. Marche à marche, gravir un escalier, sans faire de bruit pour les voisins. Statufier des choses dans le réel, comme si on pouvait arrêter, en cours de route, les images de la vie, faire une pause sur un palier. En marche pour inscrire son nom au firmament, plus haut, exactement où brillent les étoiles et le monde des idées. Ouvrir une porte avec sa propre clef. Et allumer, là, ses petites lueurs.

Elle aurait pu en profiter, mais à présent, dans sa salle de bain, elle se perd dans des méditations et espère. Le reflet que lui renvoie le miroir lui parle d’autres choses, les mêmes choses vues, sues, et revues à la même place depuis que l’humanité tout entière est sortie, pâle, de terre, verte et nue comme un vers, comme l’une de ces pouces de soja cueillies au premier jour dont on tire en les broyant des produits diététiques et des crèmes anti-âge. Le reste n’est que ré-inventions, re-découvertes, souvenirs caressés et hypothèses scabreuses qui souvent servent d’illustrations pures et simples à des destinées commerciales. Ou bien c’est que leur couple, faute d’être alimenté, à défaut d’air qu’on ferait entrer, s’étiole, et bat de l’aile.

Des choses acquises, issues du fond des âges, qui remontent dans la mémoire aux plus profonds des étages. Une boite à bijoux héritée de grand-mère, un matin de novembre à la campagne, sur une étagère un citron séchée piquée de clous de girofle, fabriqué à deux, il y a des années, plus loin, au mur de la chambre et dans des cardes aluminiums des photographies en groupe des copines en vacances. Rien dont on saurait se déparer maintenant. Et puis d’autres choses plus anciennes, et presque immémoriales, tangibles et solides à la fois, comme du vrai, comme du roc, comme ces troncs des arbres d’une autre ère qu’on trouve au désert, qui restent fossilisés, reconnaissables par-delà les temps, entourés seulement des grains de sables et du vent et qui portent en eux dans la roche incrusté quelque chose de l’écho des regrets d’un passé.

Enveloppée dans son pyjama de petite fille un peu serré, elle devra faire sa prière peut-être avant de se coucher, question d’éducation, même si elle ne devrait plus en être là. Retrouver dans les gestes transmis l’idée d’une immobilité rassurante. Une continuité. Se brosser les cheveux, puis les dents, comme on part se rechercher dans ses propres traces, à la loupe. Et c’est ce que racontent ces photographies sur les murs qui la ramènent déjà quelques années en arrière, une bonne poignée maintenant. Suffisamment. Même le camping en bord de rivière où elles ont été prises a été remplacé depuis par les fondations d’une barre régulière de pavillons roses. Archéologie de la vie. Elle continue de fouiller dans les couches de sédiments, aux instruments de la salle de bain, pince à cils, cire à épiler, brosse à dents, au balai à poils doux pour ne rien abîmer qui pourrait se révéler d’une importance capitale, du bout des ongles. Et puis dans la poussière des livres des bibliothèques, ceux qui n’ont pas d’auteur, qui sont bien trop âgés, dans les mots des écrits, les modèles des dogmes, affranchis.

Le camping s’étirait sur une étendue de prairie en amont d’un barrage de retenue et surplombait une vallée boisée. Occupées à l’admiration de la vue, soulagées de poser leurs bagages, enfin, et heureuses de se prendre en photo toutes les trois sur un fond de perspective presque infinie, les filles n’avaient pas remarqué l’écusson, à l’entrée, le blason, pourtant clair et ferme sur les intentions. Elles avaient pris une parcelle en location à la semaine pour y planter leur tente, et en suite, plus question de faire demi-tour. Trois mots en bleu sur blanc, camp nudiste eucharistique.

Bien entendu restait, en suite, le choix. Plonger en tenue d’Eve dans la piscine des certitudes, profiter du ballet aquatique dans le grand bain bénit, celui des jeux communs, celui des matelas gonflables où on se renvoie la balle, les ballons mous qui ne font pas de mal, où on peut se retrouver au mini bar abrité sous les parasols, ceinturé de banquettes carrelées, où on peut prendre eaux minérales, sodas divers et jus pressés aux fruits de l’été, ou bien continuer à se dandiner autour du pré carré toujours enroulée dans sa serviette éponge à chercher une place sur les transats bondés et toujours à se plaindre que l’eau y est froide, qu’elle croupit sur place, qu’elle n’est pas propre et que ses yeux ne supportent pas le chlore. On ne se baigne pas dans le même bain que tout le monde, comme ça, pour rien.

Mais il est justement question de plonger dans la danse, de s’immerger dans la cadence, avec des hôtes et d’autres autres, rayonnants, même radieux, drogués aux vapeurs d’éther chauffées longtemps au soleil et aux accords de guitare qui ânonnent la gloire, au vertige de vérités grandes comme des piliers de temples dont on ne peut pas même faire le tour avec les bras en s’y mettant à plusieurs, comme le tronc des séquoias géant qu’on peut traverser en camion de part en part, ou un peu comme la distance impensable de la terre à la lune qu’on prétend encore, malgré des sommes de démentis féroces, savoir franchire à bord de boites de conserves améliorées, et même plus encore qu’il n’y parait.

Des visages qu’on verrait à présent masqués par une casquette vissée au front ou un foulard pour se parer d’une proximité trop incandescente d’avec la divinité, le corps lubrifié à l’huile solaire pour ne pas trop souffrir de ses effets de zèle, ensemble, font la bombe en riant au milieu du parc d’enfants. Agiles, ils élancent leurs kilos en trop du haut d’un fragile plongeoir, et sans même être montés d’un millimètre s’écrasent mollement sur la surface des flots, si mollement qu’on pourrait penser un instant qu’ils vont faire ricochet et se retrouver hébétés, sur un tapis de plage, assis de l’autre côté du bain. De fait, ils se sustentent une fraction de seconde au-dessus de l’onde, à moins que ce ne soit qu’un effet d’optique, réfraction de l’eau éjectée sous la pression, et puis s’enfoncent sous la ligne de flottaisons des bouées comme disparaît un sucre dans du café.

Soudain, d’un coup de pied furieux, ils rejaillissent de la nappe jusqu’au nombril, victorieux, tout en jets d’éclaboussures, et montrent d’un doigt fier et tendu vers le ciel la trace d’un avion qui passe ou le commencement d’une aurore boréale, dédiant de leur geste ce pet sportif aux étoiles et tout leur amour au prochain. Là haut, c’est comme le reste, le poignet est dénudé. La montre bracelet suisse est restée rangée au vestiaire, à la caisse, comme en offrande, en pénitence, comme en signe de reconnaissance.

Reste seule la trace blanche, fondue dans le bronzage, l’allègement qui fait la marque de l’adhésion au groupe, à l’ensemble, à l’essence même des possibles. On dira qu’il faut savoir perdre des choses matérielles pour y gagner le ciel. Et se sera justifié. Faire un peu comme en mongolfière quand on lâche des sacs de sable pour prendre de l’altitude. On ne pleurera pas la perte d’une montre. Elle nous laissera à jamais hors du temps, plus près de soi. On ne pleurera pas les ponctions sur son compte. Elles grèveront, oui, mais si peu les charges de la vie pour nous amener bien plus près du bonheur perpétuel qui vient, on le sait, après la mort, alors.

Enfin, voilà qu’elle prie, à voix basse, deux genoux posés sur le sol moelleux de la chambre. Elle se souhaite qu’advienne des choses nouvelles, que viennent en chevauchées, descendues tout droit des nuées, des hordes de cavaliers ailés qui sabrent l’air du tranchant émoussé de leur sourire d’ange, et qu’ils transforment le monde entier en déchirant de leur souffle pur le drap souillé de mensonge et d’ennui qui recouvre toute chose comme on balaye du revers de la main les objets qui encombrent la table d’architecte quand plus rien ne se produit de nouveau depuis long, et qu’il faut savoir à la fin repartir de zéro. Qu’ils la prennent, et qu’ils l’emmènent. Qu’advienne que pourra.

A la lueur vacillante de la flamme des chandelles allumées pour attirer l’attention des moustiques, et de tout ce qui aura des ailes, elle commence à sentir qu’elle n’est plus vraiment chez elle. Etrangement, c’est le lieu qui l’a quittée. Plus rien ne la reconnaît. Elle n’a plus rien à y faire. C’est vrai qu’elle devrait déjà être ailleurs, dans une autre époque, dans d’autres sphères, à voguer, elle aussi en apesanteur, en voyage pour la planète mars, pour une galaxie lointaine. Elle rêverait d’être assise à la droite du chauffeur, occupée à dessiner sur la vitre des cœurs dans la buée. Le paradis arrivé sur la terre. Il n’y aurait plus à chercher, plus à s’élever. Tout serait oublié, plus à s’améliorer. Il n’y aurait plus à espérer, ni rien à regretter, plus rien à contester. Dans l’instant dépouillé d’une fraction de seconde étendue à toujours, suspendus au-dessus de l’onde, nous serions tous heureux comme des papes, si loin de la morosité du temps qui passe, occupés à planer d’un vol serein vers le bonheur abstrait des choses. De toute éternité. Partout.

De derrière la fenêtre, tapent à la vitre des papillons de nuit et les regards croisés des voisins. De l’autre côté de la rue, c’est un chant qui monte de ses prières et nous parvient par pans entiers. On y retrouve sur un balcon trois personnages qu’on ne décrira plus. Connus comme le loup blanc. Toujours en quête de mondes meilleurs, ils enquêtent sur des idées et bavardent, souvent, de science et de philosophie, des fictions de la vie, ou s’écoutent ne rien dire, par moment, quand arrive à leurs oreilles des bribes de conversations, des énumérations. Une musique.

Mais alors que les deux autres, dans la courbe douce de la psalmodie, s’exercent encore à déchiffrer des lettres, croiser ensemble des versets angéliques décris par leurs seules coordonnées sur une carte quadrillée de la ville, loin des vapeurs d’éther, l’un d’eux trois connaît le béat bas. L’oreille collée aux atomes du vent, il semble qu’il discerne à présent une origine palpable au chant des quantiques. De son surplomb avancé sur l’appartement d’en face, son regard vient d’attraper une vue plongeante sur la raie des fesses qui se dégage d’un bas de pyjama étoilé lorsque, dévouée, la fille se penche. Il sourit. Touché de retrouver au fond de lui-même un bonheur évident dans la nostalgie du présent. Ou autre chose encore.






notes,

mercredi 21 décembre
Les champs d’automne

samedi 26 novembre
Téléphone

samedi 26 novembre
Sans date non plus

samedi 26 novembre
Sans date

samedi 30 avril
Cinquième note, évolutive.

mardi 12 octobre
Petite vanité

lundi 5 avril
Traque

mercredi 28 janvier
Quatrième note, conjonctive.

mardi 11 novembre
L’inconfort

vendredi 21 mars
Troisième note, géographique.

lundi 18 novembre
Génération de l’ineffort

samedi 12 octobre
Deuxième note, récapitulative.

vendredi 4 octobre
Première note, explicative.

samedi 28 septembre
Aux aurores assagies..

lundi 2 septembre
Fin du journal I

dimanche 28 juillet
Le jour était levé

textes

13-03-2008
Colloïdes.
- James Benoit

16-02-2008
Autre chose - 2 - Ca va se savoir.
- James Benoit

20-01-2008
Autre chose - 1 - Il faut l’avouer.
- James Benoit

15-10-2006
La Nation, La Banlieue d’Eden.
- James Benoit

15-09-2006
Silencieusement.
- James Benoit

8-10-2005
Tel.
- James Benoit

6-08-2005
Des raisons d’agir.
- James Benoit

1er-04-2005
Depuis l’aéroport.
- James Benoit

5-06-2004
La chose en question, VI.
- James Benoit

1er-04-2004
La Chose en question, V.
- James Benoit

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