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JOURNAL I
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Autre chose - 1 - Il faut l’avouer.





 

Il faut l’avouer, quelque part, on le sent bien, on n’a plus grand chose à faire ici. On ne devrait plus en être là, même si c’était chez soi, qu’on connaît bien ses murs, qu’on connaît chaque recoin. On aurait du tourner la page, déménager, profiter au pire du passage du millénaire, à alignement net des zéros, pour se décider, changer de vie, passer le pas de la porte sans jamais se retourner. On aurait du se transformer, ou disparaître, changer de quartier ou de planète, et d’histoire encore, mais voilà qu’on se cantonne, comme on dort encore dans son lit d’enfant même si les pieds dépassent maintenant et que les posters jaunis sur les murs nous parlent d’idoles déjà déchues depuis longtemps.

Je le vois encore, les bras croisés sous l’oreiller, à scruter ses rêves qui repassent au plafond, qui n’ont pas bien changé, qui jouent encore avec le passage de l’ombre des phares des voitures entre les fentes des persiennes. Une période passée à fumer des joints, à scruter le plafond et essayer de dessiner, d’en bâtir un dessein, d’en tirer quelques vérités, comme les vers du nez, mais rien de nouveau à l’arrivée. Pas d’échappée du peloton, pas de page tournée. Rien ne s’est détaché en relief concret du papier peint de science fiction qu’il aura déjà passé une demi-vie à contempler.

Pas de réelle déception, non plus. Juste quelques années de plus à jouer au chat et à la souris avec ses pensées, ses envies, feindre la pose, de l’autre côté de la rue, faire semblant d’y être pour ne pas avancer, comme si de descendre du trottoir pouvait faire peur comme de plonger du haut d’un précipice dans le néant total. On entend le bruissement des vagues dans le lointain qui s’éclatent sur les rochers et on s’imagine déjà en bas, éparpillé en viande hachée.

Les doigts de pieds à quelques centimètres de la rivière de pluie salie qui suit sa pente à toute vitesse au long du caniveau, il sort son téléphone de la poche de son manteau et presse une touche d’appel. Il a quand même su cultiver l’art du gadget, à moins que ce soit inné, et se diversifier pour mieux se recentrer, jeux vidéo pour les trajets en bus, lecteurs de films pour les salles d’attente, nouvelles musiques pour les ascenseurs, et en joker l’appel à un ami pour patienter à la caisse ou lors des pauses repas, même si avec, c’est le monde qui se resserre, les murs qui se font plus étroits, et la distance au sol qui perd à vu des mètres carrés, par endroits.

Un travail qui lui permet d’en faire plus, donner de son temps pour de l’argent, pour son boss mais aussi pour soi et des vacances d’un bout à l’autre, qui jalonnent la course des mois comme les lueurs vacillantes de la flamme des chandelles, comme une forêt de sucres d’orges qu’on frôle sans y toucher. A quoi bon alors aller chercher encore autre chose dans le refuge des drogues quand tout est là, juste à portée de bras. Tout, et bien d’autres choses.

Un écran d’ordinateur posé sur un bureau qui répond au bout des doigts et à la pointe de l’œil à ses vœux les plus secrets, à la source du sujet, à sa raison d’exister, mais sans trop jamais dépasser le cadre des projets. On y verra tomber, délimité de coins carrés, fruit du pommier d’un avenir plein d’intentions, des nouvelles d’un bonheur de demain, comme un message venu d’ailleurs, du futur, comme un nouveau jouet qui fait mouche, comme on attend le nez en l’air entre un pylône et la pointe d’un cyprès que passent les augures, ou comme on regarde en ce moment traverser les wagons du tramway en reflets dans l’encadrement de la porte vitrée du café en attendant, téléphone à l’oreille, qu’elle se montre et qu’elle sorte. Qu’on lui prenne la main.

Quelque chose doit arriver. Une autre chose, une chose nouvelle, qui chasserait l’ancienne, comme un nouveau roi chasse le vieux dans la tombe, un clou derrière l’autre, comme à chaque pas se fait oublier le premier, en chemin. Tous unis à la queue pour une même cause, train d’évènements, en route pour une seule et même chose, l’espoir d’avenir meilleur. Ils se perdent en conjonctions dans des projets, des projections, et dans des cinémas. A la queue devant la salle où on se joue des comédies, des tragédies, ils sont debout à s’embrasser et s’amusent des gouttes de pluie qui leur perlent sur le nez, sans se soucier, pas plus que ça, des mythes dévoyés, de l’homme des cavernes et des révolutions.

Un nouveau jouet rêvé qui bipe et qui vibre dans une poche, juste pour rappeler qu’il est là et qu’il vous aime, une autre chose alimentée à l’énergie du temps passé, passé à la faire fonctionner, et au sentiment de propriété qui s’est ainsi développé entre vous. Toute fière d’être en votre possession, elle vous dira merci. Et vous en serez fier, à votre tour, que par le fait de son extrême nouveauté, elle vous aide à conserver l’esprit libre et dégagé de toute pensée et de tout rêve d’autre chose que d’autres choses annoncées.

Ce n’est pas ce qu’en disait la publicité. La publicité, elle, sur les écrans, sur les papiers vendait en large et en travers un instrument complexe pour se simplifier la vie. Une chose pérenne, avec au moins une mode d’avance, des touches moulées et les couleurs d’avant l’été. Ce qui donnerait bien plus que le temps de s’en dégoûter. Au moins celui de presser le bouton d’arrêt même si ça signifie aussi d’arrêter d’en jouir, même pour un instant, seulement.

Seulement, des fictions qu’on se fait, on ne se lasse pas. Le cinéma est plus court que la pensée, toujours plus versatile que la plus prompte des habitudes. Difficile de trouver les conditions de s’en soûler. Pas de moment propice et pas de restriction si elle n’est pas donnée par le porte-monnaie. Ivresse non-stop, sans les effets. C’est même ce qu’ont compris, bien avant son succès, ceux qui ont leurs affaires dans l’entretien des liens, qui font briller des laisses et des idées. Il lubrifie les esprits, qui sans ça pourraient se gripper, s’enrailler et rouiller. Tomber en panne. Grommeler. Et on voit vite où ça mènerait.

Aller au cinéma, au final, ce n’est pas se changer les idées, ni même se les faire remplacer par d’autres sans trop se dépenser, comme si on se faisait tranquillement lobotomiser, c’est plutôt rester dans son couloir, sur sa ligne, comme on conduit un autobus, calé confortablement au volant de son ennui pendant que défile le décor, plutôt que d’aller parcourir la campagne, à pied dans les herbes humides et sur les cailloux, aller batifoler en dehors des sentiers et parler. C’est courir pour faire du sur place, prendre des leçons pour ne pas changer de pensée.

Enfin dégagés de cette formalité, enfin dispensés et les bourses allégées, ils en sortent comme on sort de chez son psy, même le prix fait partie de la thérapie. Sans entrave ils se sont exposés, empaqueté, livré. Ils ont vu leur vie défiler. Ils sont morts et re-nés. Ils ont vu des contrées qu’ils ne visiteront jamais. Ils ont flâné dans des temps que personne ne connaît, pas même en rêve, en cécité. Ils ont vécu des époques, des épopées, des raz de marée, et, au moment de se lever, ils ont quelque chose des jambes lourdes d’avoir trop bataillé.

Au sortir de la transe, parmi les autres héroïnes, shootée encore pour un instant aux illusions de contes de fées, aux vapeurs de silicone, elle se lève et se recoiffe, comme flattée, et puis descend comme sous mille feux les marches de la renommée. Mais elle n’a pas la robe blanche et sa jupe plissée laisse apparaître quelques miettes de pop corn salé. Ce sera bien assez pour les limousines, assez pour les portiers et pour les photographes. C’est un jeu de constructions, de personnalités imbriquées, jeu de lego ou de poupée, qui flatte le moi par l’impression d’exister. Exister par l’impression d’être un autre. Etre un autre par l’impression d’intimité. Et pour l’intimité le noir fait le reste, conjugue l’obscurantisme à obscurité et captive dans ses nasses les papillons durablement par l’envie d’y goûter à nouveau. Battre des ailes.

Comme dehors les fondamentales continuent de fleureter avec le précipice, et comme l’affiche au promontoire disait, on s’y croirait. Mille histoires d’autres soi qui donnent l’impression d’y compter, d’être habité, une fois. Mille fois renouveler la descente vers les paliers, l’intégrité. Mille fois nager la brasse coulée dans l’escalier, vers les parkings. Etre noyé de foule, à la sortie, des visages inondés de la lueur des leds qui reprennent à l’instant d’incessants clignements, des néons vert de rosés qu’encadrent des amants, et des écrans, des écrans.

Des visages qu’on verrait à présent comme illuminés de l’intérieur, à l’aplomb de grands corps galbés, clinquants comme des diamants, suppurants de la pub comme on peut transpirer de bonté, supports élevés pour des marques, des ecchymoses et des blessures affichées comme on graverait encore le bétail au fer rouge aux initiales du fermier. Gorgés de soleil et d’azur, du désir de l’air pur et de l’appartenance à une bande, ou à une meute, à une classe, pas celle des écoles, non, mais celle plus aisée des équipementiers, ils s’écoulent fluides, mélangés, dans les tuyaux, dans les allées, jusqu’à atteindre une strate meuble où ils peuvent s’épancher.

A l’arrivée donner du pied pour remettre les autres au placard et remonter seuls vers les boulevards, en tête de liste au feu rouge. Au plus près d’être reconnu par les siens, au devant de la scène, vu par derrière, vu par ses pairs, ses frères, et toute une partie du besoin d’amour qui s’est muée entre temps en besoin de reconnaissance, puisse-t-elle devenir internationale. Gonflé de soi, le moteur rugissant, les lèvres rouges de sang, pleines de vigueur et d’une jeunesse renouvelée, au retour à la réalité, même si cette réalité en est transformée, juste pour fuir toute forme d’ennui, et ne même plus rien en sentir, juste le temps que le taux d’adrénaline redescende sous la barre verte et que les agents de la testostérone finissent leur effet jubilatoire dans le clignotement des jauges, tout au bonheur concret des choses, il lui prendra la main. Prêt à jouer.

C’est alors le moment de rouler à pneus pleins dans les flaques des dernières pluies et projeter de grandes gerbes d’éclaboussures colorées sur les murs de la cité. Des peintures excitées par le mouvement des masses, des battages insensés qui redorent de vieilles façades toujours délavées et forcent la différence. Ici, inscrite, son empreinte personnelle dans son temps. Là, des vagues et des vaguelettes d’originalité qui laisseront, c’est sûr, des marques pour la postérité. Et des murs édifiés pour résister aux chambardements qui réclament à bec ouvert sans cesse de nouvelles retouches, sans cesses de nouveaux coups de pinceaux, des coups de pieds pour les faire avancer, et toujours de plus grandes attentions.

Il faudra aussi les préparer pour des réparations, lisser les coins, lessiver les angles. Il faudra veiller jusque dans les entournures aux amas de poussières. Et puis gâcher du plâtre, combler les fissures, faire reluire les moulures, empêcher à jamais que se dépose la laque des années. Tout ça pour que revienne toujours la même ancienne bâtisse sous les nouvelles peintures. Tellement d’applications pour que le passage des années n’ait pas de prise sur le nouvel an, pas de nouveauté, et que tout revienne finalement d’aussi loin qu’on l’ait lancé, ramené par un chien, un chat, ou le chant d’un oiseau dans le jardin, comme cette tache au plafond qui réapparaît chaque hiver avec l’humidité et les infiltrations. C’est à se demander s’il y a jamais eu une première fois, une simple origine à tout ça.

A l’avenir, on pourrait toujours y creuser sous les couches et les sous-couches, comme on peut feuilleter un album de famille en remontant les années, creuser à la spatule à la recherche d’un trésor caché, des fresques, des arabesques, des tracés de crayons ou des peintures rupestres, à la recherche d’une intention, d’une destinée, d’un simple ton oublié, qui serait pour demain à la pointe de la modernité, on creuserait plus loin pour ne rien y trouver. Le mur de briques de terre qui avait été monté, en réalité, pour délimiter l’espace d’une rue et l’intérieur d’une maison, maintenant, sous les couches de pigments et des nouvelles représentations s’est totalement effacé. Disparu.






notes,

mercredi 21 décembre
Les champs d’automne

samedi 26 novembre
Téléphone

samedi 26 novembre
Sans date non plus

samedi 26 novembre
Sans date

samedi 30 avril
Cinquième note, évolutive.

mardi 12 octobre
Petite vanité

lundi 5 avril
Traque

mercredi 28 janvier
Quatrième note, conjonctive.

mardi 11 novembre
L’inconfort

vendredi 21 mars
Troisième note, géographique.

lundi 18 novembre
Génération de l’ineffort

samedi 12 octobre
Deuxième note, récapitulative.

vendredi 4 octobre
Première note, explicative.

samedi 28 septembre
Aux aurores assagies..

lundi 2 septembre
Fin du journal I

dimanche 28 juillet
Le jour était levé

textes

13-03-2008
Colloïdes.
- James Benoit

16-02-2008
Autre chose - 2 - Ca va se savoir.
- James Benoit

20-01-2008
Autre chose - 1 - Il faut l’avouer.
- James Benoit

15-10-2006
La Nation, La Banlieue d’Eden.
- James Benoit

15-09-2006
Silencieusement.
- James Benoit

8-10-2005
Tel.
- James Benoit

6-08-2005
Des raisons d’agir.
- James Benoit

1er-04-2005
Depuis l’aéroport.
- James Benoit

5-06-2004
La chose en question, VI.
- James Benoit

1er-04-2004
La Chose en question, V.
- James Benoit

Conception et réalisation Homo futuris