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Reptile - 4 - On ne fait pas ce qu’on veut.





On ne fait pas ce qu’on veut. C’est le moins à prétendre. Partout, il y a des règles à suivre. Se conformer pour survivre. Régler son pas sur la moyenne. Même s’il n’est pas évident du tout que quelqu’un, quelque part, ou même un tas de monde, de tout temps, ait inventé ces règles, en bloc, elles se sont imposées comme vitales, une marge de manœuvre entre le pied du mur et l’aplomb des fosses. Peut-être auront-elles été générées par la nécessité de mettre des gens en groupe, tout simplement, peut-être seront-elles venues, elles aussi, en renfort, combler une absence, toutes seules. Il parait que la nature abhorre le vide. Les passages sont étroits, les murs semblent toujours se resserrer, et à défaut d’ouverture ou de chambardement, un poids lourd qui rate le virage, le passage inopiné d’un bulldozer, on sentira, jusqu’à jamais, se perpétuer au plus près le travail, soutenu, physique et morale, des contraintes qui nous fabriquent à leur image. Déjà entre ces quatre murs une société en naissance organise ses échelles de valeur, étiquette les tiroirs, met les choses à leur place, dispose les nasses, passe des fils dans les perles, et des pièces, en essence, qui s’ajustent au puzzle, se moulent à la forme du manque.

C’est toute l’importance de trouver sa place. On aura beau se repasser le film, sur des écrans de contrôle intimes, on ne verra jamais à l’image s’activer que l’acteur, la matière qui a été filmée, jamais le personnage, on aura beau monter le son, rien de l’être ni de l’idée. Chacun, affairé à l’expérience du présent, comme le fer à l’étau, laisse sa place d’importance aux approches corporelles, aux objectifs de développement, de croissance, d’épanouissement personnel, des que n’ais-je, des que sais-je, et l’expression des émotions. Des communications sans verbe, de fait. Chacun se déhanche, déambule sur son mètre carré, dans le temps imparti, joue la montre tant qu’il faut, se porte volontaire, pose le verre, mais derrière les gestes sociétaires et les démarches entendues, presque innées, il reste peu de place concédée à l’inventivité, aux entités. A moins, enfin, de risquer la différence, brute, obstinée jusqu’à la folie.

C’est que l’heure tourne et qu’il se fait tard. Il n’est jamais très tôt à l’horloge de l’humanité. Il va bientôt falloir aller se coucher. Le soleil, lui-même, tout à l’heure, l’a fait. Bientôt on rangera les tables et les chaises, on décrochera les épreuves invendues. Les emballages vides iront à la poubelle, les carcasses au trou. La place sera faite pour la suite des événements, un nouveau jour, un nouveau temps. Et qui veut encore pouvoir tirer quelque chose du jour aura dès à présent à se pencher en avant, au plus près du sujet, chercher plus ici que jamais jusqu’au fond du néant, une intention. Certain sortent une loupe. Peut-être, ils choisiront de voir un ergot au fond de tout ça, un mot derrière le papier ou le signe d’un ego qui émerge entre les mécaniques universelles et le propre du commun. Un électron, éventuellement, un libre arbitre ; arbitre libre, hors des cordes du ring. Qui sonne la cloche, qui donne le la. Même parfois un quantum d’être, infinitésimal, qui serait là capable de l’expérience lucide et d’autodétermination, qui serait capable de tracer d’un trait de craie un lien entre sa propre responsabilité et l’ensemble des libertés. De l’authenticité crue à l’épreuve de la pratique. Un fil de conscience qui ondoierait en marge des ourlets cousus main pendant que le temps passe et que la société fourmillante nous habille. Un auteur de soi même. D’autres choisiront de n’y voir que de la matière vivante, réfractaire à l’expérience, un amas de chair et d’organes reliés par des impulsions nerveuses, un sac d’os et des soubresauts, additionnels. Ils éviteront alors l’écueil de se croire une nature libre d’actes et de pensées. Ils éviteront de se sentir investis par une destinée, et le sentiment d’être au-dessus des choses et d’avoir à les plier à son service. Ils éviteront l’orgueil, comme quand il y a erreur en la personne ; le mot personne voulant justement dire qu’il n’y en a pas. On toque. Une porte qui s’ouvre sur dehors. C’est le vent qui parlait par en dessous.

Ici, on ne voit que des femmes qui rampent, à s’en donner la nausée. Des femmes et quelques hommes, en noir et blanc, au raz du sol, à quatre pattes. Etalés sur chaque recoin, à hauteur du visage, ils lézardent, près de leur ombre, rasent les murs, s’accrochent aux interstices, punaisées à même le crépi ou suspendus au clou d’une poutre. Ils rampent encore, figés dans cette pose pour long moment. Tendus éternellement vers le haut de la pente, vers le pied de l’autel, récompense finale à leurs plaies, ils souffriront la pause, bien conservés, encore deux ou trois générations, jusqu’au jaunissement des coins, au gondolement du papier, jusqu’à la disparition complète des contrastes. La rue, depuis, aura été pavée, puis dépavée. L’église aura été repeinte, et des arbres plantés d’une espèce qui résistent au vent de mer. Ils seront devenus grands, les branches orientées vers les terres. Et tout de cette lente ascension sera désormais effacé.

Des femmes qui rampent et projettent, à un mètre du papier glacé, des fragments brisés et l’énigme d’un message. Il en reste comme une fêlure à l’âme par laquelle s’échappe un dernier filet d’intérêt, en suspens, comme une main tendue, qui jaillit vers le monde. Mais, c’est dans l’ordre des choses, mis en présence trop longtemps d’une question trop évidente, trop soutenue, on finit par passer absolument à côté, sans réponse. On se relâche, et la tension retombe. Et c’est demain qui vient. On peut continuer à vivre longtemps, sans trop s’en soucier, avec un point d’interrogation tatoué, sur le front, ou même sous le nombril. Au fond, c’est l’attitude qui reste derrière l’humanité d’apparat, à se regarder faire, à s’écouter penser, dans les méandres des têtes biens faites et des autres, sous quelques millimètres d’os. Après les aptitudes vouées à la société, les bons sentiments entretenus et les ressentiments sérieusement altérés, faute d’une mémoire sérieuse, plus distincte, parfois rebelle, faute d’une réelle présence d’esprit, c’est l’iguane au fond de l’homme qui assure le relais.

Dans son coin extrême, humide et chaud, depuis presque le début de la soirée, le type aux gestes paresseux est toujours là, derrière ses lunettes en écailles. Compromettant dans sa promiscuité une coupe de champagne et un canapé d’œuf de lump, il ne semble s’occuper de rien. Ce n’est pas le seul à s’être détourné, mais lui n’a pas dit un seul mot de la soirée. A croire qu’il ne sait pas parler. Il n’a pas fait un geste de trop. Il n’a pas poussé un soupir. Fonctionnel jusqu’à l’économie, il épuise tranquillement les ressources en victuailles de son environnement, jusqu’à faire le vide autour de lui. Il se retrouve maintenant plus proche des choses que des hommes, entouré qu’il est de bouteilles vides, de papiers gras et de restes de petits fours, à mi-chemin d’une plante verte et d’un radiateur. On le regarde de travers. Il ferait presque peur. On le suspecte inconsciemment d’être prêt à bondir. Il paraît qu’il faut savoir se méfier de l’eau qui dort. Il mange, pourtant, les paupières tombantes sur un regard constant, confiant et méthodique. Tout est calme. Rien ne presse. Mais parfois, lors de situations stressantes, il se peut qu’une partie du cerveau prenne l’ascendant sur une autre, l’arrière sur l’avant, les réactions d’instinct sur la pensée structurée, et en l’occurrence le cerveau reptilien sur le néo-cortex. Ceci entraîne alors un comportement totalement imprévisible, voire animal. Tout un ensemble de réactions individuelles, mais très répandue dans la masse et pouvant trouver une redondance globale, créer des effets d’ensemble, des mouvements de foules, des raz de marée.

Chez l’homme, en réaction à la pression, ce principe sera responsable de la plupart de ces comportements primaires de peur, de haine et, en règle générale, son hostilité farouche à l’égard de tout ce qui n’appartient pas au même groupe d’appartenance, au même système de valeur que lui. Question de goût ou de couleur, sous le sentiment de menace, l’instinct de survie fait agir, ou paralyse. Mais au jour le jour, à un niveau plus constant, à un seuil de stress plus commun, ces réactions se cristallisent en un besoin de protection, de respect d’ordre et de justice. Il faut alors poser des limites plus supportables, des limites claires et facilement compréhensibles, des jalons, des drapeaux de couleur, visible de loin, parfaitement assimilables, afin de prévenir tout débordement. Il devient comme évident, comme suffisant et nécessaire à chacun, de sécuriser un espace à soi, un territoire personnel, délimité, et qu’il faudra par là même emprunter au reste du monde, étendre ses frontières. Pour lui, cantonné dans son angle, à l’abri du bain de foule et du trop de lumière, ce sera aussi le lieu de l’établissement, le lieu d’un entre-soi, d’un avenir fait d’un échelon social moulé dans le béton et d’idées entendues à ânonner sans cesse. Instaurer le respect d’une hiérarchie qui réponde au besoin premier de vivre en groupe. Placer sa foi dans un chef. Tout un emploi du temps consacré à se mettre en état de confiance, à s’entourer des siens. Créer des effets de meute, placer des filets anti-émeute. Caresser sa suave possessivité comme un pelage de chat, et survivre.






notes,

mercredi 21 décembre
Les champs d’automne

samedi 26 novembre
Téléphone

samedi 26 novembre
Sans date non plus

samedi 26 novembre
Sans date

samedi 30 avril
Cinquième note, évolutive.

mardi 12 octobre
Petite vanité

lundi 5 avril
Traque

mercredi 28 janvier
Quatrième note, conjonctive.

mardi 11 novembre
L’inconfort

vendredi 21 mars
Troisième note, géographique.

lundi 18 novembre
Génération de l’ineffort

samedi 12 octobre
Deuxième note, récapitulative.

vendredi 4 octobre
Première note, explicative.

samedi 28 septembre
Aux aurores assagies..

lundi 2 septembre
Fin du journal I

dimanche 28 juillet
Le jour était levé

textes

15-04-2008
Verticales
- James Benoit

24-12-2007
Reptile - 6 - Lentement, comme de lui-même.
- James Benoit

10-12-2007
Reptile - 5 - Les discussions font encore rage.
- James Benoit

28-11-2007
Reptile - 4 - On ne fait pas ce qu’on veut.
- James Benoit

19-11-2007
Reptile - 3 - Un peu de tout et n’importe quoi.
- James Benoit

6-11-2007
Reptile - 2 - Direction est donc prise.
- James Benoit

13-06-2007
Reptile - 1 - Sur les photographies.
- James Benoit

15-01-2007
Amoures propres.
- James Benoit

15-12-2006
La mélodie des dieux.
- James Benoit

5-02-2006
Animal de foi.
- James Benoit

Conception et réalisation Homo futuris