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La mélodie des dieux.





 

On parle parfois, pour rire, de la musique des sphères, celles que chantent les anges, entre eux. Ce n’est pas forcément qu’on a trop bu. C’est seulement quand on a trop parlé de la vraie source du Nil, des courses de voiles solaires dans l’espace, de la morale sociale chez les fourmis, de la poésie de la dictature et d’autres signes avant coureurs de l’apocalypse. Il faut savoir varier les plaisirs.

Il paraît que c’est comme un son, une note continue, extrêmement belle, qui mêlerait à la fois les vibrations d’une trompette, d’une cloche, des voix d’hommes et de femmes mêlées, de violons, violoncelles, et bien d’autres instruments encore inconnus sur le derme de la terre ferme. Tous au diapason sur la même fréquence. En tout cas, c’est un peu comme ça que je l’entends. Quand il m’arrive de m’extraire un peu du monde.

Petit, je m’imaginais le monde entier comme une mélodie. Quelque chose de proche de cette conception moyenâgeuse d’un son qui baignerait les couches hautes l’univers où évoluent dans l’éther les êtres hélés et les entités divines. Quelque chose de proche aussi des idées qu’on retrouve aujourd’hui dans les théories ondulatoires de l’univers, la théorie des cordes ou des super-cordes, qui font vibrer des portions de vide à l’origine de la matière, et desquelles on pourrait penser qu’elles décriront à terme la nature musicale de chaque chose.

Mais au fond, ce n’était ni une composition d’accords, issue des vibrations des cordes inhérentes à la matière, qui donnerait à chaque être et à chaque objet sa note pleine, variable et si particulière, sa propre mélodie, cette idée ne m’est venue que bien des années plus tard ; ni le chant des anges qu’ils chuchotent à notre oreille quand il leur prend de faire l’aller retour entre nos deux mondes, sur leur ton monotone et puissant comme une vérité. C’était, plus simplement, une réflexion sur le prolongement de la mélodie que pourrait composer toute notre animation terrienne et quotidienne si elle était écoutée par un dieu, placé ici et là, avec ses qualités propres, mais dans notre espace-temps. Aussi, pour clarifier, et par commodité avec moi-même, je l’appelais la musique des dieux.

J’étais parti de l’idée que pour vivre et avoir vécu comme lui de toute éternité, un dieu, avoir toujours été et être pour toujours, il devait falloir vivre sa vie très, très lentement, extrêmement, infiniment lentement. Sinon, on n’avait pas le temps. Trop lentement en tout cas pour pouvoir écouter les prières qui sont lancées chaque soir à genoux, les mains jointes, au coin du lit, à quatre pattes sur un tapis, ou d’une balade anodine en forêt. Tout simplement parce que physiquement on ne pourrait pas les percevoir. Elles passeraient si vite qu’on ne pourrait même pas en entendre le bourdonnement, le chuintement, rien.

Lancées à toute vitesse, à la vitesse humaine, vitesse de mortels, toujours pressés d’avoir des choses à demander pour l’avenir, pressé d’y être, et d’avenir plus maigre chaque jour, nos prières passaient trop vite pour lui, trop vite pour qu’il puisse seulement compter le nombre de leurs passages par secondes sans recourir à l’aide d’un appareil sophistiqué de mesure. Tout comme, au jour le jour, nous ne discernons rien de l’agitation des photons qui passent, qui vivent et meurent autour de nous. Tout comme on n’écoute pas palpiter le cœur d’un colibri, même en tendant l’oreille à l’extrême.

 
Même en tendant l’oreille à l’extrême, nos vies même ne s’étendraient pas assez pour un dieu, pas assez pour qu’il puisse en percevoir autre chose qu’un seul bruissement fugace, celui du petit cri qu’on pousse du berceau à la tombe, de toutes nos forces. Un bruissement comme celui des bulles qui éclatent à la surface d’une casserole d’eau qui bout. Peut-être un peu moins fugace. Mais plus rapide quand même que la vitesse d’une feuille qui tombe de la branche la plus basse d’un jeune chêne, et en silence.

Et pourtant, tout comme de notre côté de l’univers nous sommes malgré nous attentifs à nos arrières pensées, à nos désirs secrets qui chuchotent dans leur coin et à la petite voix de la raison qui parle avec la voix des anges, il devait bien être sensible au clapotis lointain que nous représentons. Après tout, même les photons nous chauffent les épaules en été.

Alors, peut-être seulement, somme toute pas si distant qu’on pourrait le penser, vivait-il parmi nous, à notre échelle, à la fois immuable et invisible, comme le font les éternels, et écoutait-il avec attention, peut-être même avec bienveillance, ce qu’il pouvait percevoir de nous. Notre ronron, notre musique.

Peut-être même que la succession de nos levers, de nos couchers, de nos ouvertures et fermetures de portes à heures régulières, de nos anniversaires qui se succèdent avec les ans, de nos allers et retours de vacances, de nos premières communions, et tout le reste, répercutés de filleuls en filleuls à chaque génération, tous les jours, avec la régularité singulière de la course du soleil, tout ça formaient-il par la fréquence des répétitions, au final, une note.

Il faudrait se l’imaginer en accéléré, comme on peut accélérer un film. On saute des images. Des pas dans la rue, en accéléré, ça fait vite un rythme cadencé, puis en continuant à accélérer, un roulement, puis, plus du tout un rythme mais plutôt comme un tapis de son qui se transforme vite en un ronronnement, en chuintement, en sifflement, puis en une note continue qui se dégage, d’abord grave, puis qui monte vers les aiguës. En continuant d’accélérer le film, ce sont d’autres éléments qui prennent le même chemin. Du trajet d’un instant, on passe au quotidien. Pour sortir dans la rue, par exemple, il aura fallu, chaque matin, ouvrir sa porte et la refermer. C’est ce son là qui à présent tapisse de son l’air ambiant, puis forme une note, grave, aiguë. Puis chaque semaine, et les jours fériés, puis c’est chaque mois, dans l’ondulation des marées, et l’alternance des saisons, le tissu de la vie.

On arrive facilement à faire résonner les années, à faire chanter les jours de fête qui se répètent et se répondent, les feux d’artifices sur le pont, la Noël au balcon, les anniversaires de la petite. Chaque habitude trouve son timbre, chaque tradition révèle son ton. Et le tout joue ensemble, jusqu’aux générations. La naissance du grand-père, rejoint celle de son père, et celle du petit dernier lui répond dans un son. Tapis. Ronron. On voit passer les siècles, retentir les guerres les unes dans les autres, et le passage hâtif des civilisations.

Tout ça multiplié par autant de millénaire, autant de vie. Et nous voilà dans le temps des dieux à écouter parmi eux les mouvements d’une divine musique. Une note continue, à notre oreille, sûrement savoureuse, comprenant le son des trompettes et celui des cloches, celui des hommes et des femmes mêlées, des violons, des violoncelles, et bien d’autres instruments méconnaissables, comme des pas qui se succèdent dans la rue, des portes qui s’ouvrent et se ferment, des fêtes, des premières communions, des naissances et des morts. Des sons. Tous au diapason pour former une même fréquence, une note pleine, variable et si particulière. Un son qui en une seule seconde raconte presque déjà tout. Et tellement. La mélodie faite du monde pour un dieu.

Nous pourrions voir, avec plus de réserve et plus d’admiration encore, la musicalité comme une raison suffisante pour avoir crée le monde, et comprendre d’autant mieux, dans ce son mélodique, la place mêlée des prières quotidiennes. Imaginer aussi une entité vivant comme lui de toute éternité et pour l’éternité, essayant de faire la différence entre l’harmonique résonnante des prières du jour et de la porte ouverte au matin, même avec toute l’attention et toute la bienveillance du ciel on n’y distingue au mieux, et dans l’éventualité d’une adéquation parfaite dans les actes de notre vie dans l’intention ultime de leur donner une chance de résonner entre eux, qu’un timbre percussif momentané qui, lui, aurait une chance d’être remarqué. Pop. Fût-il harmonieusement intervenu dans l’ensemble du reste. Un signe.

On sait depuis l’antiquité qu’une note est une sensation auditive engendrée par une onde acoustique faite de la répétition à périodes régulières d’un pic ou d’une ondulation. En tout cas, pour le mieux, petit, je le savais. Depuis, j’ai arrêté de prier pour me faire remarquer, et j’ai passé plus de temps et pris plus de soin à ouvrir des portes.






notes,

mercredi 21 décembre
Les champs d’automne

samedi 26 novembre
Téléphone

samedi 26 novembre
Sans date non plus

samedi 26 novembre
Sans date

samedi 30 avril
Cinquième note, évolutive.

mardi 12 octobre
Petite vanité

lundi 5 avril
Traque

mercredi 28 janvier
Quatrième note, conjonctive.

mardi 11 novembre
L’inconfort

vendredi 21 mars
Troisième note, géographique.

lundi 18 novembre
Génération de l’ineffort

samedi 12 octobre
Deuxième note, récapitulative.

vendredi 4 octobre
Première note, explicative.

samedi 28 septembre
Aux aurores assagies..

lundi 2 septembre
Fin du journal I

dimanche 28 juillet
Le jour était levé

textes

15-04-2008
Verticales
- James Benoit

24-12-2007
Reptile - 6 - Lentement, comme de lui-même.
- James Benoit

10-12-2007
Reptile - 5 - Les discussions font encore rage.
- James Benoit

28-11-2007
Reptile - 4 - On ne fait pas ce qu’on veut.
- James Benoit

19-11-2007
Reptile - 3 - Un peu de tout et n’importe quoi.
- James Benoit

6-11-2007
Reptile - 2 - Direction est donc prise.
- James Benoit

13-06-2007
Reptile - 1 - Sur les photographies.
- James Benoit

15-01-2007
Amoures propres.
- James Benoit

15-12-2006
La mélodie des dieux.
- James Benoit

5-02-2006
Animal de foi.
- James Benoit

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