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JOURNAL I
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Silencieusement.





 

Des ronds que fait l’aiguille de l’horloge mécanique de la gare, je n’en vois jamais qu’une partie. Je suis comme tout le monde, je ne passe pas mon temps les yeux rivés dessus. Et encore, le ferais-je, il faudrait bien que je cligne des yeux de temps à d’autres, que je dorme même. Au plus intime de l’instant, mon cerveau n’irait de toute façon pas assez vite pour tout percevoir de son mouvement. Elle est lente. D’une pesante lenteur. Une lenteur presque humaine, comme le soleil, que je ne peux pas rester à regarder se déplacer sur la fine pellicule du ciel toute la journée. Il se déplace pourtant plus vite que je ne pourrais jamais aller. Alors, je la consulte c’est tout. C’est même sans y penser.

Comme l’heure tonne, là-bas, en centre ville, je fixe deux ou trois secondes le contour épais de son cercle, j’y glisse et je finis ma courbe sur la pointe métallique qui se plante dans la chair plus tendre d’un chiffre cuivré. Toujours le même à cette heure de la journée. Toujours à repasser au même endroit, avec les même détours, des circonvolutions, des pensées, suivre le même chemin, comme des erreurs qu’on ne saurait que refaire, sans y réfléchir, sans évoluer. Sans même se rebeller contre son sort, tout comme je tourne ma cuiller dans ma tasse, avec habitude, assis à la table ronde du café du coin de la rue. Le serveur vient de passer, comme un ange passe, au bord des cloches. Comme d’habitude il ne me manque qu’un sucre. Il faudra qu’il revienne.

Toute cette journée, il va passer son temps à faire et à refaire des choses, des mouvements, des gestes en harmonie avec son environnement toujours mieux affinés, au point de faire partie des nerfs, devenir la réalité. Comme la langue qu’on pratique a tout l’air d’être innée, comme l’air qu’on respire ou qu’un musicien à l’étage souffle dans sa trompette, la couleur de la peau des amis, le dieu en quel on croit, ou pas. Des choses acquises et des idées. Il manque un sucre. Dommage. Tout ce qui est parfait n’est pas à refaire, et l’inverse. On aurait pu passer à autre chose.

Mais nous voilà toujours prêt à rechercher quelque chose à atteindre, un idéal, une perfection, comme si la vie en dépendait, transformants chaque petite quête en une grande fuite en avant. Affairés à la production d’effets éphémères, de fées affamées, de jeux de phrases faciles, en fait. Certes rien n’est parfait. Mais rien n’est fait pour l’être. Les choses sont faites pour vivre pleinement leur temps, le temps des tours d’horloges, et seul n’est parfait que ce qui est achevé. Au fond, la perfection signifie la mort, la fin des temps. Si jamais elle avait été inscrite dans la nature des choses ou si elle l’avait été dans leur avenir seulement, depuis le temps que tout ça existe, tout partout, et suit à peu près son cours tout autour, depuis tant de millions et de milliards d’années passées, ça fait bien longtemps que tout devrait être déjà parfaitement parachevé. Abouti. Fini.

Pourtant il reste à faire. Et c’est valable dans notre propre nature. Des intentions à approfondir. Des objectifs à dégrossir, et puis d’autres à trouver. Des détails à améliorer. Des œuvres, des crimes, des sauts périlleux. Mais tout se refait, parfois avec un léger décalage, tout se défait et puis revient comme les vagues de la mer que poussent les marées. Les grandes et les petites. Au grès des lunes et des années, les histoires se répètent. On fait des découvertes. On les grave dans le marbre. Mais le marbre est fragile. Nos sciences et nos croyances fondent la poussière. Et le doute s’installe. Tout ça descend de toute éternité, en passant par nos grottes, nos maisons, de la toute première des étoiles nées jusqu’au tout dernier des artistes morts, tout se refond, se refait et se transforme. Et rien ne se perd.

Rien ne s’opère qui ne soit oubliable sous le soleil. La mémoire est un comble au milieu des espaces presque vides qui relient les planètes. Elle donne à se voir par la hauteur des édifices qu’on lui consacre, qui tendent vers le ciel, mais varie au fil des modes et des architectures. Les lieux et les dates sont autant de grains de sables issus de la fragmentation de rochers énormes durant des millénaires et sur lesquels on dispose les serviettes-éponges et les parasols pour se faire baigner de la lumière des jours. Juste devant des châteaux de nos enfants, leurs pelles et leurs râteaux, les époques valsent dans l’écume. Et dans le sel qui a fait vibrer leurs hommes, nos dieux et nos stars sont périssables.

Seules les saisons ont raison, et les heures aussi qui reviennent, naturellement, tout comme au premier jour, ou presque, à peine un peu plus étirées par la baisse de l’agitation ambiante, mais imperceptiblement. Car les atomes s’immobilisent, au fond de tout, et la température descend. Avec sa lenteur infinie, infiniment, le monde court à son apaisement. Et les herbes et les arbres, avec la force des jours qui se suivent, succombent à la pente douce de l’évolution, tout autour de nous, à chaque instant, avec les plantes d’appartement, et les cactus en pot, à force de se reproduire changent et s’adaptent.

On n’a jamais non plus changé l’humanité, c’est elle qui nous a changés, à force de générations et d’adaptation. Et de l’homme velu au large gourdin et qui se réfugiait dans les cavernes, on est passé par l’homme chauve au missile thermonucléaire et qui faisait tomber des immeubles. Il n’y a pas de mystère. Ça s’est inscrit dans la durée, dans la mémoire collective. Ça s’est transmis, sans origine, avec les pierres, avec les rêves, comme les gènes qu’on se refile même usagés, pour que la science fictions des générations passées devienne réalité, depuis le premier Cro-Magnon qui a rêvé de stations orbitales. D’un aïeul au suivant. Silencieusement.

Ca se comprend vite quand on y a pensé assez longtemps. Du temps de vie bien employé à faire avancer des choses essentielles qui pourrait profiter à la majorité. Si bien que mon aïeul aurait pu me le dire directement avant même que je fasse des enfants. Il aurait pu me dire que chaque humain aussi est un arbre, et que ses extensions son infinies. Il aurait pu me dire que la moindre des pensées, ou le moindre des actes, qu’il soit longuement mûri ou encore inconscient, trouve racine profondément dans la pensée ou dans l’acte d’un autre. Il aurait pu me dire que chaque pensée et que chaque acte remonte à l’origine des pensées et à l’origine des actes. Même cette pensée, d’ailleurs.

Aussi bien, il aurait pu me dire que chaque humain est un arbre. Il aurait pu me le dire avant que je sois amené à disparaître à mon tour. Il aurait pu me dire que le moindre des gestes ou que la moindre des pensées est comme une branche dont on ne peut, en rien, maîtriser la sortie ou la croissance, mais qui nourrira celle d’un autre. Et que même le plus ténu des songes, même intime, même caché, est immortel. Ses répercutions son infinies. Il aurait pu me dire franchement, mon petit, si tu désespères un jour de voir les hommes et le monde évoluer autour de toi, au cours des siècles, réjouis-toi seulement de ta capacité à maîtriser tes actes et tes pensées. Et changes-toi, toi-même. Simplement.

C’est drôle, mais quand il le pouvait encore, il ne m’a rien dit. Il m’a parlé de la guerre, de ses expériences de la vie et encore d’autres anecdotes pleines d’esprit, mais il ne m’a rien dit à ce sujet. Comme si, en ne me disant rien, il avait voulu me dire : trouve par toi-même, petit con. Et qu’au fond, c’était là qu’était la leçon.

Et tout se passe comme si chacun devait retrouver ce que son prédécesseur a mis sa vie à découvrir. Refaire. Inventer, par soi-même, vérifier, et puis mettre à l’épreuve de la réalité, s’il en a le temps. Comme si rien, ou presque, ne pouvait se transmettre à part : juste fais-le ; et puis refais-le. Tout comme, j’y pense, dans les parcs au matin venu, on voit des clones en pyjama répéter inlassablement leur danse harmonieuse, ensemble, attentifs, et refaire les mêmes mouvements, arpenter les mêmes gestes, comme un seul homme. Tant de distance, tant de pas accumulés, et tant de pas à refaire. Le chemin des autres ne nous apprend rien.

Peut-être que si. Et que, justement, le temps d’un parcours d’horloge, la vie n’est qu’une danse personnelle. La même pour tous. Et qu’il nous faut seulement l’accomplir personnellement, et pleinement. Qu’il nous faut, pendant ce temps, la découvrir, puis la devenir, en rythme, sans dépasser le temps imparti, sans aller plus vite que la musique, et sans dépasser les autres, pour pouvoir s’en emparer, et s’en puis séparer, enfin, ou bien passer à autre chose. Peut-être même à la vie.

Mais voilà que sans rien avoir à réclamer, on m’a apporté un nouveau sucre, comme si, à force d’être là, le message avait été entendu. Je l’ai déballé de sa gaine de papier plié et je l’ai le posé sur le rebord de la tasse, en équilibre entre le dehors et le dedans. Comme une question en suspens. Comme d’habitude. Il est tombé dedans.

Des hommes en pyjama que je les scrute souvent, discrètement, de ma table du coin de la rue, je ne distingue que la silhouette. Juste de quoi m’en faire une idée. J’attends, mon café à la main qu’un d’entre eux trébuche, la patte en l’air et se vautre dans le parterre de fleurs ou qu’il atteigne devant mes yeux la plénitude et disparaisse soudain du monde des mortels comme la brume matinale se déshabille au soleil. Comme si de rien n’était ou comme si rien du tout n’était. Sans crier gare. Licencieusement.






notes,

mercredi 21 décembre
Les champs d’automne

samedi 26 novembre
Téléphone

samedi 26 novembre
Sans date non plus

samedi 26 novembre
Sans date

samedi 30 avril
Cinquième note, évolutive.

mardi 12 octobre
Petite vanité

lundi 5 avril
Traque

mercredi 28 janvier
Quatrième note, conjonctive.

mardi 11 novembre
L’inconfort

vendredi 21 mars
Troisième note, géographique.

lundi 18 novembre
Génération de l’ineffort

samedi 12 octobre
Deuxième note, récapitulative.

vendredi 4 octobre
Première note, explicative.

samedi 28 septembre
Aux aurores assagies..

lundi 2 septembre
Fin du journal I

dimanche 28 juillet
Le jour était levé

textes

13-03-2008
Colloïdes.
- James Benoit

16-02-2008
Autre chose - 2 - Ca va se savoir.
- James Benoit

20-01-2008
Autre chose - 1 - Il faut l’avouer.
- James Benoit

15-10-2006
La Nation, La Banlieue d’Eden.
- James Benoit

15-09-2006
Silencieusement.
- James Benoit

8-10-2005
Tel.
- James Benoit

6-08-2005
Des raisons d’agir.
- James Benoit

1er-04-2005
Depuis l’aéroport.
- James Benoit

5-06-2004
La chose en question, VI.
- James Benoit

1er-04-2004
La Chose en question, V.
- James Benoit

Conception et réalisation Homo futuris