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Animal de foi.





 

Ce qui sépare l’homme de l’animal, c’est une grille en métal. Elle se dresse sur trois mètres de haut tout au long de l’allée, parfois interrompue par un large pilier de béton. Sur les pavés tapis de feuilles mortes résonnent les talons aiguilles et couinent les poussettes. Le marchand de gaufres laisse échapper une serviette colorée ; papiers volants dans les tourbillons du vent à côté d’une poubelle ou sous les pieds d’un banc, pointes acérées et barbelés recourbés en face.

Le fauve déambule et puis se couche à plat sur un rocher d’un mètre carré. Il pourrait jouer à compter les barbus, mais il hume l’odeur bizarre des familles qui emportent avec elles l’histoire de leur maison, de leur travail, de leurs repas, et qui raconte leurs petites habitudes imbriquées intimement à la fibre de leurs cheveux, dans les couches de vêtements, au cœur de l’air qu’elles expirent, dans leurs mots.

Un homme tient par la main une petite fille visiblement effrayée par tout ce qu’elle voit. Il tend le doigt, lui montre et lui explique les choses. Le babouin à cul rouge. Le cou de la girafe. La petite fille acquiesce et le croit. Mais elle fait soudain un pas de recul et plisse les yeux quand le fauve baille. Allègrement. De toutes ses dents.

L’homme est tout proche, et même s’il jette aujourd’hui des cacahuètes aux tigres du Bengale, il est si près de l’animal qu’on croirait pouvoir le toucher. D’ici, à moins d’un bond de là, et sans autre chose qu’une herse pour faire définition, ce n’est pas son intelligence qui ferait la différence, ni même le rire, ni la parole, mais justement qu’il croit en quelque chose. Parfois en ce qu’on lui dit.

Devant son nez, un écriteau dissuade de trop s’approcher des grilles. Et l’homme s’exécute.

Pas l’ombre d’un doute. Il ne fera pas repas. Pour faire un pas il faudrait qu’il n’y croie pas, qu’il doute, mais il ne sourcille pas. Il reste planté là, debout dans ses chaussures de ville et dans ses certitudes qui le tiennent toutes deux loin des écarts, loin des écueils. Et puis il se dit que c’est inscrit dans ses gènes ou que c’est sa vraie nature. Ainsi les choses sont claires.

Mais sa femme le rejoint et s’accroche à son bras. Elle est fine, comme une liane, féline, comme une lionne. Accostant à son bord, elle le frôle de la hanche. Et le voilà campé dans le meilleur des rôles, en costume, entre deux femmes, plus grand que tout, et face à l’étendue la plus sauvage de la nature.

Le fauve soupire, sensiblement lassé de tout ce cinéma. Mais au fond comment ne pas lui octroyer le droit d’éprouver de la foi pour ce qui se dit, d’être d’une conviction essentielle, souvent inébranlable, qui puisse guider et ressourcer, les intentions d’un parti, les dogmes d’une église, la marque d’un parfum, sans quoi, autour, tout pourrait s’étioler irrémédiablement comme une plante privée d’eau et faire de la poussière.

L’homme, lui, s’accorde un instant de satisfaction dans cette position, pince ses narines en inspirant et gonfle ses poumons de l’air chargé d’odeurs d’humus et le tabac froid. Pour peu, il s’y croirait. Il serait un chasseur. Il saurait protéger. Il ferait face, même devant rien. Sachant régler les contentieux et se battre à mains nues, être parmi la faune et se frayer des chemins dans les hautes fougères et la savane.

Mais croire, ce n’est pas savoir. Et le rêve se fane. Incapable de se réaliser, dans l’improbable clarté du doute, l’homme reste figé dans sa pose, et derrière son grillage.

Il se dit que l’inconnu est toujours à un pas, quel qu’en soit la direction, mais que rien n’est moins sûr. Il faudrait le chercher, se présenter à lui. Et il craint de s’y épuiser, il a peur au jour le jour de ne rien y trouver, ou de ne pas s’y retrouver, puisque c’est une voie trouble. Il croque dans une gaufre, mais des générations entières passées à confondre le doute et l’abattement ou croire que l’un mène à l’autre lui pèsent à l’estomac.

C’est aussi qu’en entretenant cette confusion, les hommes de pouvoirs assoient leur position, à la longue. D’un côté une peur qui pousse, de l’autre un éblouissement qui attire, comme le bétail dans un corridor, de quoi entraîner le plus sensé des hommes à suivre un fou plutôt que rien du tout. Et d’entre les fous, celui qui l’est le plus.

Alors l’homme reprend son chemin, serré à sa petite famille et sur l’allée pavée, en direction des grands singes et des boutiques de jouets. Il reste à penser que ça n’est pas de sa faute. Sans toutefois trop y croire. Sans même se douter de ce qui l’attend. Sans même douter de tout, tout le temps. Et même du doute. De temps en temps. Et pourquoi pas.

Il marche, pour s’éloigner de tout ça. Sans voir le doute même qui s’immisce derrière chaque pas comme une manière d’avancer sans tromperie ni contradiction, comme l’essence d’une humilité ou un chemin de croix, pour ne pas sombrer plus encore dans l’obscurité. Et la pente le force à se redresser.

Il progresse, en pente douce. Pour ne pas être la bête que les tigres du Bengale regardent, prisonnière de sa condition, derrière des barreaux. Pour ne pas perdre son innocence, et juste cultiver ses capacités. Et faire des choses par amour. Pour ne pas finir animal, deux fois.

Le carnivore se détourne, fatigué de toutes ces raisons, ces absences et ces alibis. La langue sèche, il laperait bien l’eau d’une flaque, et trinquerait à sa santé.






 


notes,

mercredi 21 décembre
Les champs d’automne

samedi 26 novembre
Téléphone

samedi 26 novembre
Sans date non plus

samedi 26 novembre
Sans date

samedi 30 avril
Cinquième note, évolutive.

mardi 12 octobre
Petite vanité

lundi 5 avril
Traque

mercredi 28 janvier
Quatrième note, conjonctive.

mardi 11 novembre
L’inconfort

vendredi 21 mars
Troisième note, géographique.

lundi 18 novembre
Génération de l’ineffort

samedi 12 octobre
Deuxième note, récapitulative.

vendredi 4 octobre
Première note, explicative.

samedi 28 septembre
Aux aurores assagies..

lundi 2 septembre
Fin du journal I

dimanche 28 juillet
Le jour était levé

textes

15-04-2008
Verticales
- James Benoit

24-12-2007
Reptile - 6 - Lentement, comme de lui-même.
- James Benoit

10-12-2007
Reptile - 5 - Les discussions font encore rage.
- James Benoit

28-11-2007
Reptile - 4 - On ne fait pas ce qu’on veut.
- James Benoit

19-11-2007
Reptile - 3 - Un peu de tout et n’importe quoi.
- James Benoit

6-11-2007
Reptile - 2 - Direction est donc prise.
- James Benoit

13-06-2007
Reptile - 1 - Sur les photographies.
- James Benoit

15-01-2007
Amoures propres.
- James Benoit

15-12-2006
La mélodie des dieux.
- James Benoit

5-02-2006
Animal de foi.
- James Benoit

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