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Une terre nette.



 

Il s’en est passé des choses, depuis la révolution, et ce n’est pas parce qu’aujourd’hui on commémore la chute d’une vieille bastille à une époque brillante, ou bien la signature d’un traité, et de ces accords oubliés qui ont remis au propre bien des nouveaux pouvoirs l’année suivante, ou la suivante encore, qu’on ne se souvient pas de refermer, ici, maintenant, des portes et de fenêtres, des grilles, et d’installer de nouvelles signalisations, d’autres traités et d’autres geôles réputées imprenables.

Les gens sont sur les plages à se faire dorer les billets de banques sous un trou ménagé dans la couche d’ozone qui leur fera un joli cancer du visage pour la noël. Pendant ce temps, en demi-cercle, on travaille dans les assemblées. Et les gens qu’on élit pour notre liberté, et parce qu’on ne voudrait pas, pour rien au monde, qu’on finisse dans une dictature, arrangent les couperets qui viseront nos nuques pour la rentrée.

Il y a que ça suffit, que ça a assez duré. Il y a à mettre fin à toute impunité. D’ailleurs, et pour bien faire, il serait bon que tout soit puni. Qu’on ne puisse plus prétendre que l’état ne fait rien puisqu’il fait tout pour plaire, avec ou sans débat. Pour cette fois ce sera sans.

Il y a que l’économie bat de l’aile, des deux ailes, mais sans air, et qu’on a beau inventer sans cesse de nouvelles choses à acheter, des choses à louer, des choses gratuites vendues par deux, et de plus en plus périssables, et de plus en plus conventionnelles, et de plus en plus indispensables, force est de constater que les bénéfices se font attendre, les pourcentages se laissent désirer. Les actionnaires trépignent. Et quelque part au Texas, un retraité des raffineries qui a travaillé dur toute sa vie attend sa solde.

Il y a que de nouveau outils permettent à des gens de se rencontrer, de se parler, peut-être même de se passer le sel, sans même franchir le palier. Mais il y a que ça crée à la longue un sérieux déficit dans les sociétés de transport de sel par palier. Que ça entraîne peut-être à croire qu’on pourrait s’en passer. Que certain commencent à prétendre que ça n’aurait jamais du seulement exister.

On pense au chômage grandissant chez les passeurs de sel, et que vont-ils pouvoir faire de leur vie à présent. On pense au fruit des dividendes que le Texan ne touchera pas cette année. Mais on ne peut pas enrayer les outils une fois lancés. Ca ne marche pas comme ça. Tout juste peut-on essayer de placer judicieusement quelques grains de sable dans les rouages.

Il y a que les gens sont des criminels. Il y a qu’ils ne passent pas par des places de marchés pour échanger ce qu’ils ont, ce qu’ils savent et ce qu’ils sont. On en connaît encore qui préfèrent se voir en chair que de passer du temps au téléphone. Au risque de finir par dire que le téléphone ne sert à rien. C’est l’alarme.

Il y a que les gens parlent, tout simplement au lieu de payer ce qu’on leur donne à acheter. Et qu’ils développent des tendances à donner plus qu’à vendre. Et qu’en plus, ils acceptent entre-eux les dons qu’ils se font au lieu de les rétribuer à qui de droit. Au lieu de se goinfrer des galettes de vinyle à prix d’or qu’on leur confectionne pour qu’ils ne sentent pas le temps leur filer dans les doigts comme le sable fin et blond d’or des plages de l’été.

Pourtant, et même si ça semble toujours aussi absurde de le dire, et de le redire, il est vrai et il demeure vrai que le partage est dans la nature de l’homme, et même le but constitutif de toute société. Pas pour partager des richesses, non. Pour partager de l’être. Ce qui est d’ailleurs, il va de soi, la valeur première de toute œuvre artistique, sur galette vinyle, ou pas.

Dans nos vies d’avoir, nos vies de circonstances, qu’on veuille nous le faire oublier, ou non, on sait quand même, pertinemment, qu’au plus profond de nous même la seule chose qui vaudra la peine d’être vécue de cette existence ce sera de donner. Et certainement pas de posséder. Donner du change, de l’amour, des envies, partager des passions et des bouts de nos cœurs. On sait toujours qu’au fond notre bonheur ne dépend que de notre aptitude à partager avec notre prochain, éternellement à développer.

L’idée du commerce s’est installée par-dessus ces penchants naturels, dans le souci de profiter au maximum de notre envie de découverte, qu’elle aura vite renommée consommation. Transformée en propriété. Consommation. Avec l’idée de génie que la chose consommée devra être renouvelé, à perpétuité, parce qu’elle sera achevée, révolue, consumée, avariée, pourrie. Et puis, elle s’est évertuée à tirer du pouvoir, un maximum, de cette inclinaison naturelle, humaine, à échanger avec son prochain. A crée des marchés, des bourses d’échange, des taxations sur le don.

Et puis la justice a été inventée, toute fraîchement sortie des périodes d’inquisitions et des chasses aux sorcières, pour asseoir ce pouvoir. Et puis l’information, souvenons-nous d’abord avec les tambours, les crieurs, et pour nous y faire croire. Mais deux humains qui se rencontrent bêtement n’ont, et n’auront, toujours, naturellement, rien à se vendre... et tout à partager.

Ils échangent quelques mots en deux langues différentes, depuis une petite minute déjà, les fesses tassées dans le sable de leur plage de vacance, tout cramoisis de soleil qu’ils sont, et pendant ce temps là. L’un a sorti de sa poche un paquet de bonbons à la menthe fait maison et en propose à l’autre. C’est bon, et c’est pas onéreux. L’autre lui siffle un air à la mode qui sera par contre bientôt taxé douze livres la seconde après les quinze premières. Il faudra alors faire vite.

Mais le premier voit déjà de quoi il s’agit, et lui raconte en retour un bout de film qu’il a vu dans l’avion, qu’il a aimé et qu’il lui plairait de faire connaître. Ca fait envie. Mais les droit sur le scénario lui coûteront quinze dollars la séquence et une sur-taxe forfaitaire pour le plan d’introduction en travelling qui a nécessité un investissement colossal à peine couvert par les droits publicitaires. Déjà un agent en civil s’avance, se rapproche, et sonde, l’oreille discrètement tendue. Il prend des notes.

Parce que, bien entendu, nous sommes tous terroristes, parce que, bien entendu, nous avons tous très peur, il vient maintenant une époque où siffler un air dans la rue sera taxé de plagiat ou de viol, où changer de chaîne pendant les publicités sera incriminable de forfait contre l’humanité, où ne pas acheter en double, en triple, en coffrets, et en rééditions plaquées or, des ressorties de vieux nanars en son dolby et surround, et avec une chaîne hi-fi dédiée à cet effet pour chaque pièce de son demi-appartement sera passible d’une condamnation pour non-assistance à personne en danger, parricide, patricide, incendie de drapeau, que sais-je.

Car bien sûr, il faut faire de l’argent, plein d’argent, et profiter, tant qu’il y en a, de nos poules aux œufs d’or, nos chères petites têtes blondes qui ânonnent tête en l’air le chant de la république sans jamais avoir vu au ciel la moindre forme dans les nuages. Profiter de leur assentiment parce qu’elles voudraient être des étoiles, celles qu’on a vues sur les affiches, se trémousser en 3D, faire des come-backs à la télé, des ronds de jambes à Saint-tropez.

Et lâcher le moment venu cette marée, devenue chienne, devenues meute, à cent à l’heure dans les magasins de substitution à la vie, quand d’un même geste du revers de la mais on vous raye de la carte, parce qu’on a vue de tous côtés sur vos ruées vers l’Ouest, votre Colorado, intime, et qu’on ira envoyer au pilori vos belles idées, vos apathies et vos Compact Disc, vierges, comme de vertes prairies, avec prière, après vous, de laisser une terre nette et la vue dégagée.

Mais sous les fesses de nos deux humains qui ne parlent même pas la même langue, quelque chose s’est planté dans le sable. Des petites choses en pointe avec des coins et des aspérités, des rebords matériels durs et polis comme des galets. Des choses d’hier. Des choses qu’on aura voulu oublier. Des choses d’un temps où on pouvait encore s’envoyer des courriers à peu près sans être lus, et des choses d’un temps où on pouvait tenir des discussions sans être entendus, là, vite fait enterrés, à la main. Ou bien de vieilles cassettes vidéo usées, d’un temps où on enregistrait tranquillement des films sur la télévision, le dimanche, et qu’on les passait aux voisins avec un clin d’œil amusé. Des choses embêtantes, compromettantes, sous la fine pellicule des grains de sables. Quelques petites choses du genre qui font mal aux fesses quand on s’assoit dessus. Comme des libertés, peut-être.

S’il vous plaît, transmettez. Amitiés, James.






Note : Déjà, le 15 juillet 2004, le C.N.I.L. est mort. Tant que le site Internet existe encore, voir http://www.cnil.fr/index.php ?id=1163






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