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JOURNAL I
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La chose en question, IV.





 

Pourtant elle ne dit rien. Malgré les plans larges, ça en devient presque douloureux. Bien au centre, concentrée, elle s’obstine. Elle pense, visite son cachot, en éprouve les barreaux. Partout à l’image, où sa présence se condense, mollement, une idée s’impose bardée de barbelés. C’est la guerre. La grande, la dernière. Celle qui ne reviendra plus, jamais, on se l’est juré et on se le jure encore entre amis. Canons téléguidés dont on reconnaît la portée. Des traversées en sous-marins. L’importance de l’appui aérien. Le bombardement des villes. Et des camps de prisonniers passés si souvent dans les émissions historiques de troisième partie de soirée. Des camps de prisonniers, et combien.

Et comment leurs survivants ont fait pour tenir, moralement, au cœur de la question. Au sein de la chose même de la torture, matérialisée et solide. Elle est là. On ne s’en défait pas. Et la séparation, et les sentiments, et la division, à l’intérieur, et la mise au ban du monde, accusés, l’expérience, toujours, humaine et scientifique des limites du supportable. Portées plus loin, et plus haut. Aux nues. Et au moment où on croit voir sur sa lèvre trembler, une page de publicité pour un produit détergent apparaît, recouvrant un seize neuvième de surface d’un linge propre et salutaire.

Alors, bien sûr, pour se couper de l’absurde qui emprisonne, le chemin le plus court, le plus direct, le plus évident, c’est de se retrancher sur soi-même, retrouver le sens intérieur. On pense à des philosophies ou à des rites. L’élévation. Ou se voiler la face. Mais pour ces survivants, et pour tenir, là-bas, beaucoup, on le sait, ont pratiqué des années durant des activités de maniaques.

On le sait parce qu’on les a entendus en parler, d’eux-mêmes, en voix off sur des images d’archives, et dire que parmi les folies, il y en a qui font trembler les remparts. Il y avait, elle se souvient, ce vieux monsieur qui à l’ombre des cachots dessinait sur les murs ou gravait, dans le béton, des têtes de chiens. Toujours le même chien, et inlassablement. On en retrouve dans tous les coins, marques de passage qui racontent aussi tout le temps emprisonné, mieux que pourrait le faire l’énumération laborieuse des jours.

A le voir faire, autour de lui, ses compagnons ont du, d’évidence, y voir une volonté d’afficher ouvertement son refus du monde, sa négation de l’instant. Un narcisse, ou l’ironie. Quelque chose pour se mettre à part. Peut-être même une cabale, ou un signe de ralliement politique. Quoi d’autre. Mais face à son silence et, presque, à la longue, à sa sérénité, certains ont du commencer à se douter qu’il se tramait, là, tout à fait autre chose. Un élément sûrement plus essentiel à la survie, inscrit dans l’ancestral, profondément enfouis dans le gène d’humanité tapis au cœur de l’être, et dont les circonstances les avaient rapprochés, tous.

Il y a qu’on se demande encore, non seulement comment, mais au fond, et surtout, pourquoi nous retrouvons aujourd’hui des peintures rupestres sur les parois de nos grottes. Elles auront parfois plus de 40 000 ans. Ca ne s’explique pas. On pense encore, d’évidence, à des philosophies ou des rites. On part à la recherche des mythes fondateurs. Des fonctions créatrices. De l’utilité de l’artiste ou du sorcier dans les sociétés primaires, ou pas. Mais on ne se laisse pas soupçonner que les tâches de couleur, les animaux et les dessins de mains mutilées, ou pas, qu’on retrouve groupés sur les voûtes, pourraient juste n’être qu’une expression en soi.

L’expression du monde. Qu’il s’agisse aussi bien des camps de concentration et de la confrontation à la folie purement humaine, que du refuge des grottes et de la dépendance à la nature elle-même, qu’il s’agisse des chiens ou des animaux peints, il s’agit avant tout de faire face aux loups. On peut se voiler la face ou on peut toucher à l’essentiel. On peut surtout ne pas se limiter à y voir une manière de s’échapper, et déceler dans l’absolu une manière de tenir. La première. Une manière d’être, soi, d’avoir un être, face à tout le reste. Juste une expression. Simplement primordiale. Signe de vie. Le monde selon soi.

Pour qui y aura vécu un moment, un instant seulement, ça saute aux yeux, le monde incarne une tête de chien. Servile ou féroce. Peu importe. La sienne. Celle-là. Et il lui faudra, à l’exprimer, mettre toute sa conviction, y remettre sa fortune, et le salut de son âme. Toute sa vie entre ses dents, rien que pour exister.

Plus encore que de survivre dans un milieu hostile, même au pire de tout, ceux qui s’en seront vraiment tirés sont ceux qui auront survécu à ça aussi. A leur sortie des camps, ceux qui ont vraiment survécu sont ceux qui ont su s’en extirper, définitivement, et qui ont pu vivre une fois libérés et désormais survivants une longue vie de normalité, sans en dessiner une de plus, une de trop. En dépit des chiens. Et avec les chiens.






notes,

mercredi 21 décembre
Les champs d’automne

samedi 26 novembre
Téléphone

samedi 26 novembre
Sans date non plus

samedi 26 novembre
Sans date

samedi 30 avril
Cinquième note, évolutive.

mardi 12 octobre
Petite vanité

lundi 5 avril
Traque

mercredi 28 janvier
Quatrième note, conjonctive.

mardi 11 novembre
L’inconfort

vendredi 21 mars
Troisième note, géographique.

lundi 18 novembre
Génération de l’ineffort

samedi 12 octobre
Deuxième note, récapitulative.

vendredi 4 octobre
Première note, explicative.

samedi 28 septembre
Aux aurores assagies..

lundi 2 septembre
Fin du journal I

dimanche 28 juillet
Le jour était levé

textes

13-03-2008
Colloïdes.
- James Benoit

16-02-2008
Autre chose - 2 - Ca va se savoir.
- James Benoit

20-01-2008
Autre chose - 1 - Il faut l’avouer.
- James Benoit

15-10-2006
La Nation, La Banlieue d’Eden.
- James Benoit

15-09-2006
Silencieusement.
- James Benoit

8-10-2005
Tel.
- James Benoit

6-08-2005
Des raisons d’agir.
- James Benoit

1er-04-2005
Depuis l’aéroport.
- James Benoit

5-06-2004
La chose en question, VI.
- James Benoit

1er-04-2004
La Chose en question, V.
- James Benoit

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