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JOURNAL I
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La nation, Loin de l’aube.





 

Toujours allumée, la télévision projette maintenant sur les objets de la chambre des éclairs et des ombres, bleues et noires. Eve est à moitié nue. Sa peau frémit dans le courant d’air. Aspirée par la sueur, sa chemise étriquée lui colle au ventre. Elle tremble. Autour de ses pieds, sa jupe de flanelle gît au milieu des armes, des socquettes et des bottes étendues en bataille. Elle revient droit des champs. Sa culotte a glissé au long de ses cuisses, en laissant des tremblements dans son sillage. Elle est encore suspendue à sa cheville par des fils de broderie. Eve est à moitié nue, et dans ses cheveux elle porte l’odeur de la fumée, et quelques brins de poussière. Dans ses yeux brûle un feu que les larmes font briller. Adam l’attendait là, tout proche, empreint de gravité, découpé sur un paysage calciné.

A la fenêtre, on ne regarde plus le ciel, et ses couches de soleil incendiaires, comme s’il portait l’avenir. Il porte les bombardiers. Derrière les haies d’autres immeubles, par-dessous, dans le vent, on sent déjà venir des suies, âcres et douces, des flots de particules qui collent à la gorge, à l’épiderme et aux poumons. Le fleuve n’arrête rien. Et du jardin voisin, à quelques encablures, s’élèvent les fumées.

Eve en a le visage en feu. Elle peine à respirer. Ses lèvres roulent sur son torse, avec soif. Soumises à l’attraction, c’est un éboulement. Elles cherchent Adam à sa source. C’est un effondrement. Le tout se déroule sans elle, désormais, et les prochains instants se joueront dans la passion d’un clou à l’approche de l’aimant. Désignée d’un trait. Une destinée obèse de désir et de sang qu’elle sent pointée vers elle, elle s’avance à pas de louve. Elle s’approche, irrémédiablement. Elle la saisit à pleine main. Elle la serre tout contre elle. Prête à s’unir à son destin, à en épouser les formes, les contours. Lui, à genoux, elle l’appelle, elle l’aspire, elle le souhaite avec ferveur, comme si, dans un dernier instant, tout au long de sa vie, accepter sa propre fin, la fin de tout, que tout est rien, et l’aimer par-dessus tout, c’était le seul moyen de lui résister. Qu’il vienne. Qu’il advienne. Enfin.

Reléguées, au coin, les explosions. Elles arrivent avec lenteur, à la télévision. La réalité s’y répand de trois quarts, en spectacle sur toutes les chaînes. De plusieurs angles simultanés on y donne à contempler le ballet ininterrompu des instruments chirurgicaux qui s’envolent, fuselés. Et la mort. Comme en écho, on attend balancer au-dehors le fruit de la vérité qu’elle saura s’inventer, à nouveau. Pour patienter, ce seront les prouesses de la technologie, la performance des bombardiers, un long montage en direct filmé à l’occidentale sur la précision des gestes millimétrés d’un pilote assermenté, et des séries de gros plans... et puis l’étendue, en musique, de son cas de conscience, en vrai, jusqu’avant de lâcher sa décharge. Musique symphonique et pupille dans l’œil, on croirait y voir des larmes, des tempêtes dans l’âme, et jusqu’au bout des doigts sourciller le devoir impénétrable des nations.

Les yeux écarquillés, orphelins, dilatés, il la projète à la renverse sur le lit et s’agenouille à son tour. Eve s’étend, interminable. Elle rêve. Les bras écartés, elle se laisse aller. Elle sent de partout descendre des mains sur elle, les siennes. Ses reins empoignés par-dessous et ses seins écrasés, son corps mangé, avidement, impatiemment. Elle sent, sous elle, le contact des linges humides et froids, des couches de sédiments parfois épaisses de plusieurs kilomètres sur lesquelles elle s’est faite, et jusqu’aux profondeurs, sur lesquelles tout s’est construit. Et de là, au sommet des alluvions, des doutes, des rochers durcis contenant les milliards de vestiges des bourbiers charriés dans lesquels on s’enfonce en attendant le déluge, elle entrouvre son lit à des rives offertes et sert de guide aux soupirs.

Une voie, du fond, laconique, récite des localisations, dit Berlin, dit Pékin, dit Paris, la ville des lumières : « Un fleuve sortait d’Eden pour arroser le jardin, et de là il se divisait en quatre bras. » Mais dans son lit les bras s’emmêlent, et de quatre, métissés, ne semblent faire plus qu’un. Vu des satellites, des espions, l’espace d’un instant, on se serait cru à la maison, à pouponner des apprentis eldorados qui n’attendraient plus qu’après nous. Etendre les langes pour nos enfants. Ceux qui sont à venir. On aurait pu leur donner des prénoms rajeunis, familiers, pour déligner leurs traits, même, affermir leur visage. Souligner les corps. Prendre ce jardin pour un autre. Lui donner la dimension du mien. Mon parc. Ou bien, au contraire, je ne sais pas, et prendre les mots pour des actes. Sur l’écran irisé, plat et carré comme le monde, les limites sont imprécises, et au hasard des images un peu brouillées, posées l’une après l’autre, on devine.

Eve, elle, s’ancre, phréatique, dans les replis de draps, s’accroche à elle. Elle attire, à présent, elle attise. Employée tout entière à bâtir autour l’amour juste pour faire reculer les temps. Elle sent, comme un pilon, plus loin, l’homme qui bute et s’enracine. Une ligne barre son front, creusée et rouge, qui l’entraîne, tout à franchir. Investit les étapes, les cols et les ravins. S’enfonce à toute allure dans l’art complet de fuir. Et il fuit en avant, en elle, et au-delà d’ici, de la menace qui gronde, partout, répandue, et depuis quelque part aussi en Mésopotamie, qui un jour enfouira le monde. Elle, se presse et s’active. Eprise par l’urgence, en perd son souffle sur les braises. Si ça avait une importance. A la portée des griffes, aux relents des sulfates, et de l’un jusqu’à l’autre, du Tigre à l’Euphrate, lutter contre la fin à en perdre ses moyens. Elle se grève aux piliers, se greffe pivots. Comme un frisson s’arrime à la colonne, et nulle part ailleurs, à chaque instant un peu plus tangible, un peu plus assidue, elle arrive. Elle vient cambrée et fière cariatide au soutien des voûtes. Prête à en éprouver les conjectures étroites, la somme des conséquences, voire s’il lui fallait arrêter, seule, corps et bien, le fleuve de sa main nue.

Déjà, une goutte se condense sur le miroir de la chambre. La science vous dirait que ce n’est que de l’eau. Mais elle descend comme on pleure, comme une perle roule sur une table oblique, suit la pente, intimement. Et serpente.

Au creux de la vallée, au-dehors, elle sait s’élever les tours de ses quartiers. Des ruelles étroites qui mènent à repenser, se perdre, et les détours commis jusqu’aux révolutions. Ennemi à abattre. La ville est encore telle qu’elle rêve, construite pour aimer, toujours à faire, toujours à faire durer, pour un instant. Et elle, parmi l’appât, se glisse jusqu’aux courants, le fleuve, s’insinue, inoubliable, et tend à se joindre aux sirènes quant à hurler à plaisir sa rage d’aimer. Elle sait encore, en contrebas, sa vallée user d’épices et de charmes sans autre but que provoquer la vie, une vie, et comme ses tourelles braquées de foi vers les vicissitudes du ciel, manier les origines en lieu et place des piloris. Dans l’attente, elle sait se mouvoir. Battre le rappel sous les toits de tôle, dans les artères qui palpitent, en appelle à l’appétit contre la fin, la faim en dépit de la ruine, contre tout l’or des nouveaux mondes, et lutter par le cœur parmi les coups du sang.

Tout contre l’inexorable qui brigue d’advenir, Adam a dans les veines l’éveil d’hostilités passagères, et sous la poussée des semences au cycle qui s’annonce, immense, des convoitises qui ne se passent pas d’avoir connu la mémoire. C’est l’eau, trouble, qui stagne, noire, comme le peuple, et qu’on consomme, chargée des fièvres et toujours poisseuse des essences. Qu’on dilapide comme on respire, en gouttelettes dans l’atmosphère, comme on brûle des billets de banque, et pendant la montée des enchères, qu’on vend.

Vu de haut, vu du ciel, il est clair qu’il ne s’agit pas des rivières d’antan. On n’y compte pas d’embarcations paisibles à flots vers les estuaires, ni des refuges sur les rivages qui font penser à des palais. Ce n’est pas le Nil. Ce n’est pas la Seine. C’est un ru en torrent qui bout des caniveaux et délègue à ses rapides de vomir l’océan. Et parmi ce qui s’approche pendant que le temps passe, dont la rumeur se précise, sombre comme la nuit qui s’abat dans la suie sur les carreaux, à la surface, et qui s’immisce en stéréo dans l’interstice entre les persiennes, à la fenêtre, et la radio, il y a.

C’est le phonème, l’unique. Des pales qui brassent avec la fange, dans la blancheur des colombes, l’envol laborieux des goélands et le mazout. De ces sons qu’on inhale avant d’avoir saisit, et brûlent la gorge pour être dits. Moteurs à hélices qu’on voit fixés au bout des ailes des chérubins. Et sous leur griffe, la fusion. Eve en a le souffle coupé. Ses membres tremblent de l’avoir trahie. Elle chancelle. Dans un instant, elle lâchera prise. Elle, emplie, complétée, pénétrée par la vie, voit des éclairs qui se reflètent sur les murs et au plafond, morcellent la pièce en éclats rouges et blancs. Elle touche à la réalité. Des corolles, des rubans qu’elle sent monter partout, parcourir les étages, suivre les décors, suivis des cors, suivis des voix, encore des fondations, jusqu’à emmurer les mâchoires. Des tambours et le bruit des bottes. Et des violons pour l’émotion qui passe à la télévision. "Tout se détruit. Toujours d’un coup. Vieilli bien avant l’âge.", dit-on, "Les temps sont obscurs pour en naître comme pour y disparaître." Et s’acharnant sur cocagne, plié en deux dans un journal entre deux écrans bleu qui tournent les pages d’images, on donnerait à penser que l’ombre de notre bras y fera la lumière.

Trop tard. Trop grand. Torse bombé, la vague s’est lancée à l’assaut des écarts. Elle fuse à présent, se déploie, bras en croix, fait l’ange à qui le croit, et l’onde d’avant le choc emporte à bout des causes, ou des implications. On ne retiendra rien. On ne se souviendra pas. Adam, resserré là, foudroyé en plein vol, s’attarde à la chute libre. Libéré, comme mort. Captivé par la croix immobile au centre de l’écran devenu monochrome, il tombe avec ferveur, à des vitesses démentes. C’est le sol qui s’avance. Et pendant qu’ahuri il reconnaît son flanc dans la lucarne stupide de la télévision, à hauteur d’un immeuble, au bout d’une fenêtre, dans un carré de lumière déversée d’un écran, à l’instant infini où l’image s’interrompt, c’est le souffle qui le balaye avec d’autres poussières volatiles, son râle rauque et le souhait d’un baiser. Qu’il vienne. Qu’il advienne. Enfin. Le baiser des langues de flammes. Et la brume dispersée s’embrase. Il n’est pas encore l’heure où le soleil se lève.

Point minuscule dilué dans les cercles de Lune, Mars n’aura jamais été aussi proche.






notes,

mercredi 21 décembre
Les champs d’automne

samedi 26 novembre
Téléphone

samedi 26 novembre
Sans date non plus

samedi 26 novembre
Sans date

samedi 30 avril
Cinquième note, évolutive.

mardi 12 octobre
Petite vanité

lundi 5 avril
Traque

mercredi 28 janvier
Quatrième note, conjonctive.

mardi 11 novembre
L’inconfort

vendredi 21 mars
Troisième note, géographique.

lundi 18 novembre
Génération de l’ineffort

samedi 12 octobre
Deuxième note, récapitulative.

vendredi 4 octobre
Première note, explicative.

samedi 28 septembre
Aux aurores assagies..

lundi 2 septembre
Fin du journal I

dimanche 28 juillet
Le jour était levé

textes

13-03-2008
Colloïdes.
- James Benoit

16-02-2008
Autre chose - 2 - Ca va se savoir.
- James Benoit

20-01-2008
Autre chose - 1 - Il faut l’avouer.
- James Benoit

15-10-2006
La Nation, La Banlieue d’Eden.
- James Benoit

15-09-2006
Silencieusement.
- James Benoit

8-10-2005
Tel.
- James Benoit

6-08-2005
Des raisons d’agir.
- James Benoit

1er-04-2005
Depuis l’aéroport.
- James Benoit

5-06-2004
La chose en question, VI.
- James Benoit

1er-04-2004
La Chose en question, V.
- James Benoit

Conception et réalisation Homo futuris