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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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Puis il tourna ses pouces dans son dos et fit cent pas de long en large en adoptant la voix d’un maître d’école pour déclarer : "Voilà encore votre besoin de logique : vous rangez les boites dans les boites, les unes dans les autres, afin de parvenir à tout tenir dans une seule main et garder l’autre libre. Ne vous impliquez surtout pas : c’est une image. Mais il y a, bien évidement, trop de boites pour une seule main. Alors vous court-circuitez, vous faîtes des conjectures, vous prétendez mimer ce que vous devriez être, et tout pour la facilité. Enfin, voyons, aussi vrai que les absents ne sont jamais là, personne ne sait qui vit réellement en soi. Et il n’y a rien d’absurde dans cela. Rien de logique non plus. Rien n’est jamais assez grave pour être dramatisé, synthétisé et reproduit avec la volonté. Il n’y a que le temps qui coule et qui érode, et la nature qui pousse de toute part. Si quelque chose s’érige à la longue, c’est à la manière d’une forêt, pas d’une ville, vous voyez ? Vous, à trop penser en être figé, vous ne retombez jamais sur vos pieds, rien n’est plus logique : vous êtes hors du problème. Cela dit, je ne vous enfonce pas le clou, la vie c’est un rôle de composition, et il n’y aurait aucun art là-dedans s’il fallait tout jouer avec une précision d’horloger. Franchement, sans jamais toquer, ni contre le temps ni contre l’heure, là nous ferions pâles figures d’automates dans une boite de marionnettes."

Le comédien suivait ses allées et venus en tournant la tête et sans bouger les yeux. Comme un silence pesant s’imposait sur ses épaules, il tenta de se dégager d’un double salto de langue habile : "Enfin, soyons honnête, malgré les apparences, personne n’est vraiment plus que sa poupée de cire."

Et le vieux rebondit : "Honnête. Voilà justement ce qui vous donne une timidité d’athlète dont les idoles manquent souvent. J’aime les gens qui ne sont pas fiers. Les gens fiers sont des lâches qui se cachent dans une certitude à portée de main. Mais vous, vous êtes encore meilleur, vous êtes tout l’inverse d’un suffisant, vous pouvez éprouver le ridicule à chaque instant et juger de sa juste valeur. Vous vous sentez ridicule parce que vous vous voyez de l’extérieur avec votre propre regard, et pas celui des autres. Et dans ce ses vous êtes vous même une boite dans une boite. Une solution." Il laissa planer l’ombre d’un doute sur ces mots avant de retourner ses idées, comme un inspecteur marche sur les lieux d’un crime qu’il a lui-même commis : "Vous savez, j’en reviens à votre histoire d’Amandine, dans la mer, le poisson est le plus discret et le plus délicatement attentionné des amants. Il ne suit jamais sa femelle que du bout des yeux. Il attend qu’elle ait déposé ses œufs quelque part pour aller les ensemencer, et juste en passant son ventre dessus, comme s’il les caressait... Un silence qui en dit beaucoup."

Le comédien sourit en coin en enfonçant ses poings dans ses poches. Il fit claquer ses talons et dit : "Le silence attrape le mensonge par-derrière. Il en dit sans doute trop."

Mais le vieil homme ne se démontait pas.

Il continuait dans la même ondulation de voix et sous le même rythme : "En fait, c’est que vous n’avez pas encore assez peur, pas assez de crainte d’aller chercher derrière les choses, plus loin que les mots, et cela vous place inéluctablement hors de l’humanité... Peut-être êtes vous quelque chose comme un surhomme ou un poète, alors."

Le comédien sentit qu’il lui faudrait tôt ou tard, cette fois pour la première d’une longue série qui suivrait, donner une bribe d’explication. C’est seulement afin d’accélérer ce processus fatal qu’il s’exposa : "Je cherche simplement à dire la vérité, si elle existe encore. Je ne sais pas comment il se fait qu’il soit impossible de ne pas jouer un sentiment. Ce n’est pas que ça me gène, mais ça me travaille... C’est plutôt ça qui semble inhumain : rien n’est dit tant qu’il n’est pas joué, quoi qu’il en soit le simple fait de dire revient à imiter l’image qu’on aimerait donner de celui qui dit vraiment ce qu’il est en train de dire... vous voyez, c’est simple." Il laissa ici son explication, trop de choses avaient dorénavant été dites.

Après un temps, le vieux rompit la ferme remarque obligée qui grattait l’écoutille comme on largue les amarres d’un coup de hache, un seul.

"Une drôle de réflexion pour un acteur", dit-il. Les mots du comédien se coulèrent dans les derniers du vieil homme sans suggérer une réponse.

"Je suis Comédien", dit-il. Et les deux phrases finirent sur le même point.






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
71
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12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
70
- James Benoit

7-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
69
- James Benoit

28-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
68
- James Benoit

21-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
67
- James Benoit

14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
66
- James Benoit

7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
65
- James Benoit

31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
- James Benoit

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