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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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66





Ses idées profondes l’engloutissaient dans un puits de retournements nauséeux, les yeux rivés sur le vide qui se terrait dans un coin sombre de la scène.

Il n’avait rien vu du bocal ni rien de la magie, et son pas rebondissait encore sur le plancher comme des ballons d’ouate.

Sa langue collait à son palais, sa bouche était pâteuse.

Un poids immense tira ses lèvres par les coins en direction du sol dans une expression de douleur ou de dégoût. Le dos à la porte, ciblant sa tête dans la rondeur d’un O lumineux du panneau SORTIE DE SECOURS au-dessus, ses lèvres entrouvertes à mi-chemin du silence et de la vérité, il ne dit rien. Et autant de souffle de vie lui parcourait l’épiderme que s’il fut recouvert d’une pellicule de cire froide. Pas un clignement d’œil sous ses paupières sèches ne vint troubler l’aridité brutale de sa présence, craquelée comme une vieille toile. Et le temps sembla fini, le temps d’une seconde.

Après, l’explosion de sa phrase en syllabes hachées déchira le silence au cours d’une pensée déjà désamorcée et souffla les remparts d’une capitale en ruine d’illusions perdues : "...simplement. Je crois que je suis tombé amoureux d’Amandine."

Puis il ravala sa salive.

Le vieil homme restait interloqué, grelottant de surprise dans sa ferraille épaisse, le cou rongé d’une vibration lente jusqu’au bas du dos. Lorsqu’elle remonta sur son échine avec une amplitude décuplée, il cligna des deux yeux, accusant un retard sur l’œil gauche, et prit la pose d’un sportif au coup d’envoi de la partie, se balançant sur ses jambes, pour reprendre d’un air serein : "En fait, vous me plaisez beaucoup." Ce qui était pour introduire : "C’est votre très sincère désintérêt pour le concret qui m’attache, je pense. On dirait que vous courrez après les idées que vous vous faîtes du monde, en attrapant au passage des morceaux pliés de réalité que vous rattachez entre eux en reconstituant de toutes pièces leurs liens logiques. Vous me suivez ?"

Le comédien n’était pas loin derrière. Il émit immédiatement un semblant de "Non" sans force qui ne résonna pas. Alors, le vieil homme passa méthodiquement au rapport supérieur : "Allons, si vous me dîtes aimer Amandine, ce doit être quelque part par goût du jeu." Et il ajouta, une pointe de fair-play moqueur dans les trilles des ses cordes vocales, un : "J’admire.", qu’il laissa reposer. Puis il continua : "Mais vous vous faîtes l’image de vos contradictions, un peu comme si vous montriez la vie entière comme un théâtre des images qu’elle vous inspire, simplement parce que jouer c’est toujours être un peu..." Il s’acquitta d’un geste flou qui le démangeait pour signifier de combien il jugeait court ce raisonnement. Et la balle gagna l’autre camp.

Le comédien gardait en mémoire le goût profond du baiser échangé et tout l’arôme de la salive bue, combien il était faux, combien il était vrai. Il ressentait la griffure indélébile du citron dans ses entrailles, la douleur de la femme qui accouche, tant de joie dans tant de peine, tant d’impossible dans le fait.

Lorsqu’il remua les mâchoires, toute la complexité de ce parfum chargé de sensations lui revint en bouche : "Il n’y a besoin de personne pour représenter ceci : se vêtir un peu c’est toujours se trahir beaucoup." Et sa phrase fusa dans l’air comme un boulet de canon ; il n’était plus question pour lui de continuer à se mentir.

Le vieil homme qui n’avait encore acquis de la sénilité qu’une finesse de compréhension des nuances se braqua dans une position proche de l’éternuement mal retenu, et souffla : "Enfin, on ne se déclare pas impunément amoureux d’une image. Sauf, peut être, en politique."






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
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La Ballade de l’Hippocampe.
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12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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La Ballade de l’Hippocampe.
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La Ballade de l’Hippocampe.
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