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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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Qu’il était confortable d’être un sous-marin en plastique, vivant dans la nuit liquide d’un bac de bois chauffé par le soleil. Et de revenir au château, plus tard, le corps encore couvert de têtards noirs, têtard noir soi-même dans le flottement de l’être, comme une pâte informe qui veille à devenir. Un millier et demi de petits points noirs gesticulants qu’il faudrait décoller un par un pour redevenir soi... quand c’était l’élément qui faisait maquillage et que la cruauté n’obligeait pas à jouer... quand un coup de serviette éponge suffisait amplement à être un peu moins propre... quand on pouvait encore se sécher au soleil et mourir...

"Je crois que je ne comprends pas", reprit le vieux, "Vous n’êtes donc pas vraiment amoureux ?"

Et la bouche du comédien se trancha d’un sourire garni d’étincelles avant de d’articuler : "Qui l’est ?"

Un vague souvenir d’une sensation de confort, de couverture de vie dépendante et docile, collée à la peau comme une aura de cendre noire, envahit son échine et fit monter sa haine et son amour mêlé, en flots salés dans sa bouche avant qu’il puise répondre : "La plupart des gens se mettent ensemble parce qu’il faut bien être entouré de quelqu’un..."

Le regard du vieil homme étincelait soudain sous les feux d’un spot bleu victime d’un faux contact.

Cherchant vainement dans ses phrases creuses, il remâcha les premières venues et cracha soudain : "C’est par le jeu, savez vous, que l’enfant devient homme." Un curieux tremblement éreintait sa voix suave et retournait les mots dans un ordre incertain : "Tout homme est un enfant qui s’est réinventé. Puis il passe tout son temps à se rechercher. A travers des visages, à travers des gestes, des attitudes ou des gens. Parfois il tombe même un peu amoureux, persuadé qu’il est de s’être retrouvé. Et vous, vous voudriez que votre premier geste d’homme fût cette trouvaille ?"

Mais le comédien secouait la tête en digne protestant.

"Oui, je sais.", interrompit le vieux, "Le monde est une planche dont les hommes sont les clous, et c’est dur à admettre." Puis il finit son verre de tequila d’une simple gorgée et recracha sa sardine dans le fond. "- Venez, marchons". Et les pas se succédèrent, les uns aux autres sans laisser de trace.

Ce fut le comédien qui rouvrit le dialogue, comme on reprend les hostilités : "Non, vous me parlez de sentiment avec le mot des autres. Mais enfin, ça veut dire quoi, amour ? Enfin, on s’entend là-dessus, c’est tout, sur ce mot simplement, et surtout sur une façon de le comprendre, mais jamais sur le sentiment. On se le dit, on se le montre, on se le mime à tout bout de champ, dans les salles de cinéma, dans les fêtes foraines, au bord de la plage, mais ce mot est un mur d’argent battit pour ne pas se poser de question : il fait miroir, c’est tout. Et s’il prend à quelqu’un, un jour, l’idée d’aller plus loin et de montrer, peut-être scientifiquement, que son amour existe, passe au travers et tend un doigt peut-être, on le taxera d’illuminé, on lui inventera de la plus grave des folies, on psychanalysera bien vite pour nier le plus possible ce qu’il faisait respirer en les lignes, et on l’oubliera avec sa certitude trop gênante, inquiétante ; une révolution ; au moins un tour sur soi. Mais c’est une peur, ça... un vertige."

Le vieil homme haussa les sourcils en signe d’acceptation, puis il marmonna en hochant la tête : "Et bien, vous pensez trop... L’amour, c’est comme la guerre : un jeu de société. Vous aurez beau transpirer de tout l’amour du monde, si vous ne n’enfilez pas le costume qu’on vous tend pour faire la pantomime qu’on attend de vous, vous ne serez pas reconnu et vous serez définitivement exclu : Hors jeu.

Il y a des conventions, vous savez, qu’il ne faut pas trop déranger. Depuis le temps que l’amour existe, il y a jurisprudence, et ca fait partie des zones floues de toutes les règles de jeux : il faut donner son accord tacite ou bien il ne faut pas jouer du tout."






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
71
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12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
70
- James Benoit

7-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
69
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28-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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21-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
65
- James Benoit

31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
- James Benoit

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