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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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60





Les spectateurs se figèrent dans leur dernière position, parfois le bras en l’air.

Les grands et les maigres se regardaient les traits de l’étonnement gravés dans la prunelle de leurs yeux.

Personne n’échangeait plus un mot. Une montre sonna l’heure pile. Tout était fini.

Quelques-uns se mirent à enfiler leur manteau, tout doucement.

Les bruns et les myopes rangèrent leurs affaires les premier. Ils jetèrent leurs papiers de bonbons et s’enfournèrent dans la tranchée sur le chemin de la sortie. Le premier poussait déjà la porte à battants quand le rideau rouge se rouvrit sur la scène. Un soupir parcourut la salle comme si chacun eut retenu sa respiration jusque là.

Tous les protagonistes reparurent sur les planches. Se tenant par la main, en rang d’oignon, ils saluèrent les spectateurs. Une courbette, deux courbettes : dans l’ordre, Justin, la comédienne, le vieux, le comédien, Amandine, mais aussi le metteur en scène, le facteur, le pianiste et le corps de l’assistant. Chacun son tour se courbait, s’avançait d’un pas, se recourbait, revenait sur ses pas, rentrait dans le rang et laissait sa place au suivant. Les acclamations du public redoublaient à chacun, pour finir posthumes à l’égare du défunt.

Les comédiens remercièrent de vive voix, selon la coutume en vigueur, le merveilleux travail de force du machiniste ainsi que les fabuleuses lumières de l’éclairagiste, sans lesquelles rien n’eut été possible. Et le public d’applaudir de plus belle et de rire à pleines dents. Puis le rideau se rabattit une ultime fois sous les dernières rafales d’applaudissements cadencés, et les chandeliers électriques d’ambiance rallumèrent la salle.

Les spectateurs s’extrudèrent alors de leurs sièges en mousse et coururent s’engorger en file indienne dans les allées déjà bondées, dégorgeant vers tous les orifices une marée humaine soufflante et beuglante qui trépignait sur place et ruminait intérieurement une haine profonde pour celui qui était devant et bouchait son passage, l’accablant de toutes les tares du monde et souhaitant avidement sa disparition immédiate.

Les ouvreuses guidaient la marche dans la pénombre, à coup de lampes électriques, tantôt tirant, tantôt poussant la foule comme un accordéon, toujours vers la sortie. Sportifs ou frileux, chacun se pressait lentement contre l’un de ses congénères et partageait sans conviction les dernières impressions de la semaine. Les mots étaient plus plats que jamais, écrasés par les mâchoires pesantes de fatigue, à peine articulée et bien baillés aux corneilles. Il ne se cachait plus derrière que de l’espoir incertain du repas de famille et du repos bien mérité.

Le public guindé des alcôves qui rechignait à se mêler à la cohue populaire patientait sur ses hauteurs, que la densité s’amenuise. Cela parlait, cours de la monnaie, politique, littérature. Puis, avec toute la lenteur et la grâce qui caractérise les démonstrations de civisme, avec la dignité de son rang porté à la constellation parmi les dignitaires régionaux, avec le raffinement des manières qui portait l’image de l’éducation aux nuées du savoir vivre, le cheptel déploya sa courtoisie vétilleuse à dégringoler les grands escaliers de marbre qu’on avait nappé d’un tapis rouge en son honneur, sous les flashs éblouissants des appareils photographiques et des caméras de télévision. Au loin se dessinait tout de même leurs paisibles pénates, après un court trajet conduit dans le prestige à l’arrière d’un véhicule noir, surdimensionné.

Encore dans les toilettes où affluaient déjà les hommes de ménages armés de pelles, de sceaux, de balayettes, certains couples échaudés finissaient de rendre leurs comptes à mains nues sur la faïence. Le temps de se griffer, de se mordre ou de s’étrangler sauvagement quelques instants, et, lorsque la brève sonnerie de la fermeture retentirait soudain, ils se démaquilleraient, se rajusteraient, se repeigneraient, et rentreraient leurs petits plis de tissu dans leurs pans de lainage avant de sortir en vitesse, le rose aux joues et leurs affaires sous le bras, confus comme des retardataires. Et les ouvreuses refermeraient sur eux l’air bleu du soir, et la nuit.






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
71
- James Benoit

12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
70
- James Benoit

7-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
69
- James Benoit

28-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
68
- James Benoit

21-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
67
- James Benoit

14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
66
- James Benoit

7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
65
- James Benoit

31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
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