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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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55





Il put alors, la tête dans ses mains, réprimer une puissante envie de rire. Dans le fond de sa poche, les poissons affolés par les effluves de transpiration qui saturaient l’atmosphère bousculaient leurs nageoires contre sa peau sensible et se hissaient entre les pans de tissus et la carapace de cuivre vers ses côtes, par ses hanches, et par grappes frétillantes. Il se tortilla un peu sur son siège, secoué de soubresauts, comme assailli en rêve par une armée de fourmis, et se frappa la cuisse du plat de la main, incapable de savoir laquelle des deux résonnait le plus.

Enfin, son rire retentit comme un cor de chasse, aboyant dans les basses et chantant dans ses variations suraiguës.

Il renversa sa tête en arrière, ouvrant tout l’espace de son col pour expulser les poissons comme une envolée de ballons multicolores, et ceux-ci s’éparpillèrent dans les hauteurs de la salle, noyés par la chaleur moite des haleines arrangées, et tournoyèrent autour des lustres, renvoyant tous les feux de leurs écailles luisantes dans le scintillement des lumières, avant de se poser un peu partout comme des bouteilles molles.

La femme de l’aristocrate confite dans sa robe de satin, pouffant dans son balcon, poussa soudain un cri perçant à sentir dans le creux de sa nuque un poisson rouge lubrique et gras dégouliner de tout son long en roucoulant de tendres obscénités. Elle le saisit par la queue, rouge de colère, le gifla de son gant et le renvoya par-dessus le bord avec un mot de déconvenue. Le poisson décrivit une courbe balistique dans les airs, tournoyant, et passa à travers la nuée de ses comparses sans pouvoir s’arrêter. Puis il disparut dans une zone d’obscurité.

Sur la tranche de la scène, l’homme orchestre s’époumonait à sortir des couinements canardeaux de l’embouchure d’une trompette bouchée et frappait ses cymbales les unes contre les autres dans une débauche de cuivres stridents, quand la nageoire dorsale du carassin doré s’aplatit, accompagnée de tout son reste d’écailles et de branchies poisseuses, en travers de sa figure. Il en fut instantanément vexé. Il se cabra, se retourna et traversa le rideau à pas lourds dans un tonnerre de tambours.

Le machiniste et l’éclairagiste finissaient leur entretien de philosophie appliquée au sentiment, au coin d’un baobab en carton. Dans le décor de forêt dense, la musique s’arrêta brusquement.

L’homme orchestre débarqua dans les coulisses, emporté par un vent de fureur. Il se déharnacha, de rage, en hurlant des insanités inaudibles, et jeta ses instruments au sol de révolte pour sauter dessus à pieds joints avec le poids de sa violence et la démesure de ses cris à l’appui.

Le metteur en scène sortit tout juste d’un bouquet de fougères en fausse perspective et accourut sur les planches, les bras ouverts, en jetant quelque chose comme : "hé ben alors, quoi. Ce n’est rien, on se calme tranquille." Puis il repartit, l’homme orchestre appuyé sous son bras, sans un seul mot d’explication, et les fougères se rabattirent après son passage.

Un tas de décombres métalliques enchevêtrés, vestiges de l’ensemble des instruments de musique de l’homme orchestre, fumaient sur le devant de la scène, et le décor en vibrait encore quand l’assistant arriva à pas feutrés sur la moquette, cherchant à disposer son bocal à poisson sous la dernière des fuites qui perlait du plafond. Détectant une mare à l’orée du sous bois, il mit son récipient au pied du baobab, et, écoutant d’une oreille mélodique les gouttes qui s’éclataient sur le fond, il se mit à pleurer doucement.

Les techniciens bouleversés se réunirent autour du pauvre homme et le serrèrent dans leurs bras comme pour le consoler, et celui-ci s’abandonna à des pleurs redoublés et sanglota des phrases incompréhensibles. Les mots d’esprit resteraient en suspens jusqu’à nouvel ordre.

Ils n’eurent pas le temps de lui retourner le couteau dans la plaie que déjà, arrivant par la cour, les comédiens passèrent en revue leurs habits militaires devant le metteur en scène au garde à vous.

L’heure était aux exercices de styles.

L’assistant rejoint à petits pas l’homme orchestre, et les compères déguerpirent.

Le comédien était chaussé de boots américaines en crocodile, caleçonné d’un treillis à taches vertes, boutonné à la taille de sa chemise à fleurs, coiffé d’un casque à pointe et habillé d’une bandoulière de grenades, cartouches et véritable parabellum pour agrémenter le côté guerrier de son costume. La comédienne le suivait de près, pouponné dans sa robe de camouflage à volants verts et jupons marron, un chapeau de campagne militaire sur ses cheveux bouclés et des sandalettes tout terrain sous les pieds, armée jusqu’aux dents. "Splendide, les enfants, spl-end-ide !", s’émerveilla le metteur en scène, passant le rideau de lianes à reculons, traînant par les chevilles un paquet suspect. Il leur souhaita bonne chance dans la tradition du métier et repartit, pressé, à la recherche d’une pelle.

Le silence retomba et les douze coups de semence retentirent en rythme. Justin et Amandine débarquèrent sur la scène.

Ils se tinrent face à face dans une expression de stupeur voilée. Les rideaux s’ouvrirent :






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
71
- James Benoit

12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
70
- James Benoit

7-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
69
- James Benoit

28-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
68
- James Benoit

21-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
67
- James Benoit

14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
66
- James Benoit

7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
65
- James Benoit

31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
- James Benoit

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