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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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54





En un pas, il arriva en face du guichet du théâtre. Il veilla de droite et de gauche à ce que personne ne se retournât sur lui, et dès qu’il se sentit à l’abri des regards indiscrets il permit aux poissons d’émerger modérément de sa poche, mais sans trop s’éloigner. Approchant des cordes de la file d’attente, il ralentit sa marche. Un plan en deux parties creusait déjà la limite de ses possibilités : il pensait faire d’un premier passage le repérage des lieux, puis d’un second la charge définitive. Il s’arrangea donc à arrondir sa démarche, fit ses enjambées plus coulées, plus légères, presque lascives, mais le buste droit et l’air de rien pour ne pas éveiller les soupçons. Il essaya aussi de siffler, mais ce fut sans résultat.

A peine fut-il passé et hors de vue qu’il virevolta, s’enfouit dans les plis de son scaphandre et fila se cacher derrière un poteau sur la pointe des pieds. De ce poste d’observation, il avait prise sur tous les faits et gestes de l’ouvreuse sans qu’elle le visse : elle semblait pour le moment profondément absorbée dans le gribouillage d’un mot croisé posé à plat sur son guichet et grignotait son stylo en réfléchissant à sa voyelle manquante.

Il fit le tour de son poteau, articula quelques signes de la main et se dandina un peu sur place. Il fut surpris de constater qu’elle ne relevait pas les yeux : la passion du jeu devait lui ronger les rétines. Mais il ne fut pas rassuré pour autant. Il hésita à faire un pas de plus, reposa son pied au sol et préféra envoyer un esturgeon en reconnaissance. Il le tira de sa poche en toute diligence, et, le propulsant, celui-ci alla frapper au carreau du guichet et gratta à la vitre de tout son long en y laissant une trace visqueuse, jusqu’à s’effondrer au sol, inanimé. A peine lui avait-elle prêté attention.

Enfin convaincu du peu de risque de son aventure, le vieil homme allongea la jambe jusqu’au tapis de l’entrée et se faufila sous la corde. Il s’attarda encore deux secondes, le plus naturellement possible, à flâner sous les guirlandes lumineuses du hall tandis que l’ouvreuse se grattait le nez. Puis il finit le couloir. Les yeux entrouverts, elle s’était penchée sa montre pendant qu’il passait accroupi sous la vitre du guichet. Et elle saisit son tricot, s’apprêtant à commencer un nouvel ouvrage pour le printemps, sans remarquer l’odeur suspecte de friture que portait le vent alors que le vieil homme se glissait dans la salle, facilement.

Il poussa la double porte à battants. Immédiatement, il fut frappé par le contraste entre l’obscurité douce qui lui apaisait les yeux et la bouffée d’étouffante chaleur moite qui lui pénétrait les narines. Le vacarme de l’homme orchestre sur la scène, à l’autre bout de la salle, achevait de lui briser les oreilles, menu.

Il ne s’était pas attendu à une telle foule amassée sur les sièges, gesticulant au rythme et frappant dans ses mains. Une petite fille hurlait tout ses poumons dans le cornet qu’elle avait fait en roulant le programme. Certains dansaient dans l’allée centrale en levant les bras et en écartant les jambes.

Les balcons se fissuraient sous les coups des trépidations et quelques bouts de plâtre écaillé venaient s’écraser autour de lui.

Il étouffait.

Abasourdi par l’animation, il allait tourner de l’œil quand une vendeuse de caramels mous lui retint l’épaule par un joint de caoutchouc et le pria de regagner sa place. Le spectacle ne reprendrait que lorsque tout le monde serait assis. Il chassa donc d’un pas sur le côté et se posa lourdement sur la place la plus proche, espérant qu’elle n’était pas présentement occupée par un propriétaire attitré partit se repoudrer aux toilettes ou remuant sa cellulite sur la piste de danse. Sa nouvelle voisine secouait son double menton au-dessus de sa coupelle de sucre, au fil de la mesure. Comme elle était aveugle et qu’elle avait retiré ses lunettes, il lui piqua deux pop-corns dans la paume et les jeta en l’air. Ainsi, il réussit à passer inaperçu.






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
71
- James Benoit

12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
70
- James Benoit

7-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
69
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28-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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21-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
67
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14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
65
- James Benoit

31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
- James Benoit

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