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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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53





Un halo rouge clignotait à l’autre rive de la place. Dans la brume intense se dessinait en lettres rondes l’enseigne lumineuse du théâtre. Ecarquillant les yeux sur la lumière divine, le vieil homme buta contre un véhicule à quatre roues et à moteur à la hauteur de son genou.

L’engin résonna.

Il avait échoué sa carcasse démolie sur le bord du trottoir après avoir éclaté ses pneus sur les clous du passage et s’était encastré dans la base d’un lampadaire qui laissait échapper le chuintement strident d’une fuite de gaz. Son pare-brise était couvert d’écailles gluantes et de morceau de poissons éclatés, tous issus d’un même banc. Le dernier essuie glace allait et venait sur un amas d’œufs et de chair dans lequel les corps puzzlés de ses chers compagnons baillaient en étouffant. Le vieil homme ferma les yeux d’écœurement. Il fit le tour du désastre à tâtons jusqu’à poser le pied dans le caniveau, et, lorsqu’il les rouvrit, droit devant lui, au beau milieu de la route, un agent faisait la planche à la verticale, les bras en croix, empêchant, fonctionnel, la circulation de passer dans le périmètre du crash.

Craignant d’être reconnu comme le véritable coupable, le vieil homme se retourna et rangea les poissons dans sa poche en leur faisant signe de se taire. Il rentra son cou dans son col, ses épaules dans son cou, ses bras dans ses épaules et maintint le tout bien fermé sous ses boulons de cuivre pour ne pas éveiller l’attention.

Il n’avait pas fait deux pas, s’engageant à traverser la rue à pas menus, essayant de se faire le plus discret possible, que l’agent le surprit.

Il le regarda d’abord inquiet, puis compatissant, puis complaisant, puis enfin il lui sourit. Le vieil homme ne put s’empêcher de lui répondre d’un sourire à son tour. Tous deux finirent par s’esclaffer comme des baleines.

"Heu... Wanegaine ?", hoqueta le vieux décontracté. Mais le flic cingla : "Nom ! âge ! sexe ! adresse ! profession ! Qu’est-ce que vous faîtes ici, bordel ?", d’un ton professionnel.

Comme il avait la main posée sur le bouton pression de sa matraque blindée et qu’il dressait l’autre paume en signe de halte-là le vieux répondit : "Rien, je cherche le chemin du théâtre, monsieur l’agent, auriez-vous l’amabilité de me guider, s’il vous plaît ?" Grelottant de terreur et serrant plus fort le col de son manteau, le cou dans ses épaules, ses épaules dans ses bras, il en avait oublié le salut réglementaire. "Bien sûr, c’est juste en face !", s’adoucit l’agent, baissant négligemment sa garde. Le vieux fouilla alors dans sa poche, une larme de respect dans le fond de l’œil et lui rétorqua "Merci monsieur", en lui tendant un poisson en pourboire "Voilà pour vous, et merci." Mais en guise d’échange, la police lui donna quelques galants coups de matraque sur la tête pour faire bonne mesure, en ajoutant qu’elle n’aimait pas qu’on se foute de sa gueule.

Le vieil homme traversa la rue sous la rouée des coups et s’accrocha au trottoir suivant sans même se retourner.






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
71
- James Benoit

12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
70
- James Benoit

7-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
69
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28-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
68
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21-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
67
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14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
66
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7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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- James Benoit

31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
- James Benoit

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