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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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52





Il avait traversé deux fois déjà le hall de l’entrée. Mais dans ce satané brouillard, il n’arrivait pas à repérer cette fichue cordelette de la file d’attente qui l’avait envoyé les deux fois précédentes au tapis. Il revenait donc, pour sa troisième livraison, avec son troisième bocal, par la porte de derrière, et attendait depuis quelques bonnes minutes que quelqu’un daignât lui ouvrir. Non, livreur, ce n’était plus un métier.

Il tendit le paquet cadeau ficelé d’un ruban argenté et retira l’une de ses moufles pour la signature. L’assistant le remercia, signa, prit le paquet et le repoussa dehors avec les compliments de la maison.

Devançant le claquement de ses dents d’une flopée de jurons, le livreur traversa bruyamment l’arrière-cour du théâtre plantée de jeunes acacias. Il frissonna debout derrière le buisson juste le temps de se vider la vessie, puis il remit sa moufle quand, sortant à peine sur la place, il entendit monter de l’autre côté du trottoir une nuée de chants balnéaires.

Regroupés en une chorale rangée sous un réverbère, des carpes à gauche aux truites à droite, tous les poissons se dandinaient et frappaient des nageoires sur un tempo gospel. Juste en face d’eux, le vieil homme mimait en silence les paroles de la chanson et balançait en rythme une branchette tordue en empruntant les mimiques d’un chef d’orchestre célèbre, seulement son nouvel accoutrement limitait considérablement l’ampleur souhaitée de ses mouvements et le casque fermé sur son visage asphyxiait ses accents : la porte de la poissonnerie s’encadrait maintenant d’un ciré jaune et d’un vieux caban...

Le morceau s’acheva sur un point d’orgue mineur dont tous furent satisfaits. Trois gros gardons tenaient les soles mais l’un d’eux trois monta d’un ton et le la les fit tressaillir. Il dévissa le casque pour poursuivre mieux sa respiration entravée et le tint calé sous son bras le temps que chacun reprenne ses esprits. Si le scaphandre était de toute utilité pour une survie sous-marine, il ne s’affichait pas moins comme une sérieuse entrave la contrainte physique de la liberté humaine. Il semblait de ce point de vue plus propice à la vie sédentaire et tranquille des mollusques qu’à l’agitation incessante et nerveuse des mammifères musiciens, mais jusqu’où pouvait-on parler de vie tranquille pour les mollusques ?

Le vieux coincé dans l’épaisse carapace du scaphandre, dégaina son violon à trois cordes et gratta un accord faux entre ses énormes gants de métal. Les poissons le reprirent en chœur : "laaaaa...", et tous se mirent en marche au pas de la musique. Le vieil homme piétinait devant, suivit de près par la ribambelle de ses plus vaillants compagnons de la chanson sous-marine, devançant encore les retardataires et tous leurs échos. De fausses notes en accords branlants, ils finirent par jouer un charmant petit air de ballade irlandaise : "Wa-ne-gai-ne, wa-negai-nemilw !", firent-ils avec l’accent, en s’approchant à pas lourds d’un passage clouté.






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
71
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12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
70
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7-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
69
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28-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
68
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21-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
67
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14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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- James Benoit

31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
- James Benoit

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