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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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37





Dès les premiers mouvements, les pulsions à basses fréquences firent vibrer la fenêtre sur ses gonds. Les objets sautèrent sur place sur la commode, sautant sur le tempo, et perdirent leur couvercle ou leur fond. Les coups de sirène stridents firent danser les filaments de tungstène à l’intérieur des lampes qui se mirent à clignoter en battant la mesure. Le rythme percuta les carreaux de plein fouet et manqua d’en expulser un ou deux dans la rue, mais ils s’aplatirent seulement sous la pression de la lutte entre les martèlements de la mesure grave à l’intérieur et la palpitation redoublée des gouttes de pluie à l’extérieur.

Un poisson, inquiété par le raffut, descendit d’un nuage et vint placer ses yeux globuleux devant la fenêtre, cherchant curieusement à regarder à travers les vitres embuées. Poussé par son instinct voyeur, frétillant des branchies, il fit le tour des quatre coins de la fenêtre dans l’espoir d’une trouée dans la buée qui lui découvrirait le fin mot de l’histoire. Mais, sa curiosité brisée à la longue par un trop puissant mal aux ouïes, il s’enfuit dans une saccade de coups de nageoires, sans avoir rien obtenu. Il descendit d’aplomb la hauteur des étages, fit plusieurs fois le tour d’un arrêt de bus comme un animal affolé, secouant la tête et la queue.

Il ne remarqua pas le vieil homme qui traversait la place en direction de la fontaine, et fila droit se tromper de chemin et se faire à jamais invisible dans le brouillard qui s’épaississait.

L’homme le regarda disparaître, songeur. Il était évidant qu’un monde de poissons ne pouvait se diriger seul.

Que feraient alors ces myriades frétillantes quand le monde entier de serait plus que le leur ? puisque les eaux finiraient par prendre définitivement le dessus. Arriverait très certainement bientôt une marée d’ichtyologistes et de marins en tout genre. Ils seraient là, bientôt, bardés d’instruments scientifiques, à établir leurs mœurs à coup de bistouris, une bonne fois pour toute et pour l’avenir de la planète, à défaut de transformer cette bourgade seule en zoo.

"Mais déjà, ils sont au loin, chalutiers, paquebots, supertankers, sous-marins, ils fendent les eaux, ils approchent", et la plainte vibrante d’une corne de brume parcourut son échine. Il se dit même : "Il m’est donc nécessaire de prendre une petite avance sur le reste de l’humanité..." Ainsi l’ont toujours fait les guides, non ?

Il se résolut donc à se prendre un bon cours d’apnée, de plein gré avant d’y être contraint et forcé. Il gonfla ses poumons et plongea sa tête jusqu’aux épaules dans l’eau glacée de la fontaine, sans que l’ébauche d’un souvenir d’une leçon de collège sur l’affection des poulpes lui traversât l’esprit.

Après plus de trois bonnes minutes, alors que ses mains se crispaient sur le rebord de la fontaine et que ses lèvres bleuissaient, la pieuvre qui avait élu domicile dans le fond de ses eaux se réveilla.

Elle étira ses longs tentacules et bâilla à pleine bouche, non encore convaincue de la réalité de ce qu’elle venait de voir par ses huit yeux au moins : la tête ronde du vieil homme dont les cheveux dilués s’éparpillaient et s’enroulaient jusqu’au fond. Mais, bien que déjà plusieurs fois avertie de la puissance hallucinogène de sa libido, il lui semblait bien distinguer à travers l’eau trouble une pieuvre, manifestement mâle, qui agitait ses tentacules à l’autre bout du bac dans la danse du rut. N’écoutant que les enzymes de sa pulsion reproductrice, elle s’élança de tout son long, fendit l’espace, et se lova expressément, tout autour de son objet de désir.

Un hurlement étranglé déchira la nappe de brouillard qui retomba sur la place par morceaux.

Le vieil homme se roulait en tous sens et se contorsionnait, les mains emmêlées aux tentacules de la pieuvre dont il essayait vainement de se délier. L’arrachant à deux bras, il la jeta par terre et sauta de rage à pieds joints sur sa pauvre dépouille qui giclait à la ronde une somme glaireuse d’encre et de sucs mélangés, écrasant sous sa botte la pieuvre qui venait de le sauver d’une noyade certaine, ce qui finit par le calmer...






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
71
- James Benoit

12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
70
- James Benoit

7-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
69
- James Benoit

28-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
68
- James Benoit

21-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
67
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14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
66
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7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
65
- James Benoit

31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
- James Benoit

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