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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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27





La pluie tombait en trombe sur la ville engourdie.

Elle transformait peu à peu la place et les ruelles en longs aquariums vide plantés d’arbres livides, de passant impassibles.

Le vieil homme sur le trottoir tenait au bout des doigts de sa main droite un palimpseste en langues étrangères d’ichtyologie expérimentale (en feuilles de papyrus reliées de peau de serpent gris) épluché dans le creux de sa paume comme une banane mûre ou comme n’importe quel fruit dont on a écarté l’écorce d’écaille grise à la manière d’un livre ouvert pour mieux en goûter la pulpe étrangère, et qu’on tourne d’un air intéressé et d’une main gauche mais experte.

Il rôdait aux alentours du théâtre, passant parfois, au grès du vent qui va et vient, dessous la vitre du comédien, reliant de ses pas, par la rue extérieure, les loges, les couloirs et la salle illuminée.

Il marchait à enjambées régulières et rythmées, tenant dans son autre main, sans autre souci que de s’essayer en son premier cours pratique à lui scander ses premiers mots aquatiques, un poisson rouge qui passait par-là, et qu’il avait retenu par la queue, de gré ou de force.

"Alors mon gars, tu va être mon pote", lui dit-il sans plus aucune velléité de le noyer ; il savait qu’au rythme où il ne cessait de tomber des hallebardes, il vaudrait bientôt mieux porter un scaphandre étanche et posséder de sérieux amis munis de branchies plutôt que se chercher une issue vieille comme le monde, d’entasser dans la cale d’un rafiot de fortune lancé, avec autant d’espoir qu’un marin chevronné et conscient de la puissance et du manque d’humour des éléments lance une bouteille à la mer, un couple de mammifères de chaque espèce dans la tourmente des eaux du jugement dernier.

Sa pipette de torture qu’il séchait tout à l’heure avait trouvé sa réelle place dans le caniveau, parmi les détritus gras et imbibés d’immondices, se brisant soudain au détour d’une marche saillante de tout son marbre et libérant le précieux air sec, ingrédient nécessaire à son intelligente méthode pour l’éradication totale de ses principaux rivaux aquatiques à la domination du monde, au côté desquels, philosophe, il se rangeait à présent, et dont il lui faudrait conquérir confiance et naïveté, sous peine de mort. Rome ne s’était pas faite en un jour. Il fallait louvoyer.

Le manuel enchâssé fermement dans sa main, et cinglant ses phrases du poids entier de ses bottes écrasant la chaussée, il employait fiévreusement ses rudiments de base de langage aquatique à faire comprendre au poisson prisonnier de son autre main combien il était important que s’unissent définitivement les forces concurrentielles de deux milieux aussi différents et complémentaires que celui des humains et des poissons afin que le monde puisse être considéré comme une chose à part entière et décemment équilibrée.

C’était le moment venu de la grande unification universelle, le plus et le moins copulant dans la citerne des concepts ; l’araignée mangée par la mouche, l’enfant donnant naissance à l’homme - comme le retour à la clairvoyance formelle, catégorique, d’une enfance autocontrôlée, comme parvenue à maturité, au sein des mœurs dissolues de la gente citadine civilisée et câblée - comme l’homme épouse la femme : .. s’entend, bien sûr, la pratique humaine de l’amour qui, elle, se fonde essentiellement sur une certaine notion de la morale. Tout comme ces petits romans des bourgs de campagne, témoins des émois des couples morcelés, qui s’étirent comme des prismes déformants entre l’acte, la pensée, et l’acte de création de la pensée ; mais je m’égare, et cela n’a aucune espèce d’importance...

Le poisson, retenu malgré l’intensité de ses coups de nageoires prétendument libérateurs, ne marquait pas encore réellement de signe de désapprobation catégorique, mais il semblait néanmoins hésiter à approuver formellement les divagations désordonnée et simpliste du vieil homme. Il marquait prudemment une distance respectable entre l’énonciation impérative des considérations sénile politiquement unionistes et sentimentales du vieux, et ses propres convictions indépendantistes néoanachistes réactionnaires et hyperaqueuses en bâillant faiblement d’une moue discrète mais non moins dubitative.






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
71
- James Benoit

12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
70
- James Benoit

7-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
69
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28-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
68
- James Benoit

21-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
67
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14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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- James Benoit

31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
- James Benoit

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