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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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26





En se relevant, de l’autre côté, il s’enfonça le crâne dans une toile d’araignée spongieuse et confortable et pensa y dormir.

Le temps de se débattre avec les fils gluants emmêlés à ses cheveux, et il remarqua que sa loge était à présent couverte de poussière et de moisissures. Elle ressemblait à un de ces lieux abandonnés qui jalonnent les films d’épouvante, un manoir délabré où la sorcellerie se pratiquait encore à coup de plantes magiques ; une lourde brume couvrait le sol gelé que le hurlement des loups à la lune pleine faisait ondoyer, les ampoules grillées scintillaient en couronne autour du miroir fêlé et le néon terni clignotait par éclairs tout au bas du plafond ; un bocal à poisson, vide, banale, vacillait sur le rebord de l’armoire à chaussons et manquait de tomber à son prochain soupir. Tout tanguait en désaccord comme les cordes unies d’une contrebasse, mal tendues, jouant un air de valse enjouée.

La nuque parcourue d’un long frisson d’angoisse, le comédien fit un pas. Incapable de garder une constance dans ses pensées, il sombrait, atterré, dans les dépressions creuses d’une passion jugulée. Il s’assît face à sa malle de vêtements de scène et, tournant le regard sur le désastre ambiant, il souffla lentement : "nous ne sommes pas indifférents..."

Il savait bien, pourtant, qu’il aurait dû la flatter comme tout bon dragueur l’aurait fait.

Il savait pertinemment qu’une comédienne préférait qu’on lui parle d’elle plutôt que se gaver de livres de sciences mortes. Il savait qu’un clin d’œil évitait un discours. Mais il savait aussi, ouvrant la malle et déballant la culotte courte, les mocassins, les bretelles et le quatre heure d’un Justin écolier, que jouer le play-boy, ça n’était pas son truc.

Il sortit machinalement un pot de maquillage en poudre noire et un pot de poudre blanche qu’il posa sur son chevet, et le blaireau dans sa main droite. Après tout, sa méthode n’était pas si mauvaise et il n’était sans doute pas si impératif de la déclarer nulle et non avenue, inopérante et sans effet, avant d’en avoir obtenu une démonstration explicite.

Fleureter lui conférait un rôle de première disposition, le grand rôle en quelque sorte, un rôle satisfaisant dont il n’était pas si facile de se détacher. On ne pouvait quitter la peau d’un homme amoureux qu’à regret, presque à reculons.

L’usure fait l’attachement.

Alors il laissa tomber sa préparation, se saisit du Bottin qui calait son armoire normande et fouilla dans ses pages au chapitre "Animaux".

Il tourna bien un millier de feuilles avant de tomber sur le registre des services de la mer, chapitre piscicole, colonne aquariophile, ligne bocal.

Il décrocha son combiné, tourna les chiffres du cadran et obtint l’animalier le plus proche. Au bout d’une minute et d’une explication simplette, celui-ci lui promit la livraison dans la journée, nota l’adresse du théâtre et le nom de la comédienne, et le comédien donna le numéro de sa carte de crédit en précisant qu’il désirait l’objet emballé dans un papier cadeau, car c’était pour offrir, et qu’il le remerciait tendrement.

Puis il prit son creuset d’un geste résigné et commença, un peu soulagé mais tremblant, à broyer du noir et du blanc pour les besoins esthétiques de la prochaine scène.

Tiraillé, à présent, de la tension de son nouveau programme à la défaite cuisante qu’il venait d’essuyer, il ne pouvait se concentrer sur les bribes d’enfance de Justin qui composaient son texte que par à-coups brusques et douloureux.

Son cœur continua de grossir de manque d’affection jusqu’à ce qu’il lâche une larme, et rapidement d’autres, comme la pluie redoublait de violence sur les carreaux de la loge, par ses tristes yeux remplis de comédienne.






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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La Ballade de l’Hippocampe.
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La Ballade de l’Hippocampe.
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7-11-2004
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