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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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22





Et pour bien partager, il faut être cruellement exigeant. Grand un, pour commencer, et même si, au premier abord, il est possible de percevoir cette exigence comme narcissique, d’un égocentrisme forcené. La silhouette s’activait derrière le paravent. Ou possessive, il est important d’exiger de l’autre : c’est, au fond, se prouver à soi-même et démontrer à l’autre tout le sentiment qu’on lui porte. Elle ouvrait des tiroirs et des placards à la recherche d’habits décents, pressée visiblement.

Mais, Deuxièmement (je l’ennuie, c’est sûr) : partager, c’est aussi, bien sûr, avoir une profonde exigence de soi-même, afin de se maintenir attentif. Il se sentait devenir vaseux et répulsif, cactus sans consistance. A ses propres manquements, oublis, négligences, habitudes... Mais il se ressaisit, secoua la tête et repris sa lecture méthodique d’une voix plus traînante, se voulant langoureuse : et à ses propres excès, jalousie, propriété (rancœurs ?).

Il fondait ; elle ne l’écoutait sûrement pas (bonté ! mais quelle silhouette !). Enfin : Pour que l’ensemble de ces deux règles simples concoure à un réel partage, (Comment, comment ? Mais c’est encore comment !) sans une once d’exploitation à sens unique. Et pourquoi fallait-il se forcer, toujours se forcer ? Et afin de polir les imperfections qu’elles comportent, il est tout naturellement indispensable qu’elles soient réciproques et mutuelles. Ses genoux claquaient l’un contre l’autre, et une sensation de chaleur torride l’enveloppait au fur et mesure qu’il devinait à travers la fine pellicule de papier du paravent l’actrice qui enfilait ses satins, ses soies et ses dentelles. C’est à dire que le contrôle sur soi de chacun s’exerce aussi sur l’autre. Il reposa les yeux sur son calepin, vite avant de défaillir.

En troisième règle, il faut donc : exiger l’exigence de l’autre... Et, se rappelant soudain à la haute destinée de ses propos, il poursuivit d’un ton grave : CQFD.

Son calepin se ferma comme une coquille d’huître sur son mollusque glaireux. Avec la délicatesse méticuleuse du prieur illuminé, il le tenait serré entre ses mains jointes sur son poitrail et s’attendait, les yeux au ciel, à savourer la controverse.

Il ne tarda pas à recevoir les foudres attendues sous la forme première d’un long mugissement lancé, avec un surcroît de force complètement inutile, et par-dessus le paravent : "Haaaaa mais non mais non mais non mais non, je ne suis pas d’accord du tout du tout." L’ombre projetée secouait son index de droite à gauche en signe de protestation : "Entendons-nous, je ne prétends pas que votre réflexion ait été menée sans une profonde sincérité, mon cher confrère", elle insistait sur ce mot, "mais plus vous me parlez de votre philosophie, plus vous me semblez considérer les choses du sentiment, par trop cérébralement. Voyez-vous ? Voici la seule dignité libre et naturelle de l’homme réduite à une série de lois qui semblent le contraindre, de part sa nature, à un état de machine à vertu et d’honneur partagé entre les fruits de la passion et les aspirations du pêcher. Je suis sérieuse : vous déraisonnez."

Sa nudité légère toujours découpée sur les carreaux de papier blanc croquait à pleines dents dans une grenade bien mûre, coupant le dernier souffle aux narines fumantes du comédien.

Elle ouvrit sa table de nuit et en sortit un tome épais de La Tragédie Classique en Trois Leçons. Elle mania des paquets de pages d’avant en arrière à la recherche d’un passage précis, et redressant la tête, elle tendit son buste d’écolière comme indiqué sur le schéma, pris le livre dans sa main gauche, tendit le bras droit vers quelque chose de grandiose et de lointain, et entonna : "gnagnagnagna de lois, des contraintes qui bla-bla-bla-bla et aspirations au pêcher, et qui, voilà, conduirait l’humanité à une perte certaine par la dictature des sciences. Mais, d’exigence, il n’est point question dans les sphères de l’humeur présente. Que votre hymen vous mène, au travers d’aventures, à passer les sommets des Indes ou du Tibet, d’aventures, à passer les sommets des Indes ou du Tibet, ou traverser à pieds la Fosse des Mariannes sur le fil d’une épée, vous n’en pourrez pas moins rien exiger de moi : voyez dans la silhouette, qui ici se projette, l’expression distinguée de la liberté même !"






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
71
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12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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La Ballade de l’Hippocampe.
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28-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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21-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
67
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14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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- James Benoit

31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
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