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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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20





Encore une fois, croyant sa conscience embrumée, il saisit sa paupière droite entre pouce et index et l’étira sur le côté, afin de troubler toute cette fichue ressemblance. Celle-ci se détacha en émettant un bruit mouillé, et s’étirera longuement jusqu’aux limites de son élasticité. Ainsi déformé, il devenait un peu méconnaissable. Pourtant l’analogie persistait et signait.

Il leva le bras gauche et fit quelques mouvements arabiques que l’autre imita aussitôt, exactement, au même moment. Il se passa les doigts en peigne dans les cheveux, et la mèche qui lui barra le visage en retombant pris un pli absolument identique à celle de son hôte.

C’est gonflé de courage, qu’il tendit enfin le doigt vers l’avant, en exploreur à son corps dépendant, et qu’il vint rencontrer celui que son portrait tendait vers lui dans un pareil élan.

Le contact fut rude : dur et froid comme du verre, et il ne put réprimer un doux frisson d’angoisse et de répulsion. Cette image était maintenant bien la sienne.

Il tira la langue, fit Haaaa, tourna la tête, grimaça, puis lâcha sa paupière, soudain horrifié. Elle revint à sa place initiale comme si rien ne s’était passé.

Il venait de faire la plus grande découverte au niveau de lui-même : si le problème n’était pas superficiel, il était donc en profondeur.

Sa pensée devint claire ; le texte s’en précisa, sans autre motif. Comme le but primordial de l’iceberg n’est pas de cacher ses hauteurs dans la brume de l’hiver mais de plonger son corps au plus profond des eaux gelées, un costume de scène pouvait toujours cacher un costume de civil qui cachait trop souvent une poupée russe qui en cachait tant d’autres, la dernière de toutes étant le premier de tous les costumes de scène.

Toujours, le premier de ces costumes était vu de tous et destiné à chacun. Le second comptait pour une poignée d’intime, qui savaient tout mieux que tout le monde. La poupée russe faisait office de conscience ouverte à certains psychologues. Le reste serait à jamais inaccessible, et il faudrait être tout simplement aveugle ou peut-être amoureux pour qu’il ne crève pas les yeux. Mais, bien sûr, un tel défaut du sens de l’observation, un aussi surprenant manque d’imagination, ne pouvait mener un beau jour qu’à un dialogue déplorable de la catégorie : "- Mais, je ne te savais pas si... - Je le suis bel et bien, pourtant. - Je ne l’avais jamais remarqué. - Ce n’était pas écrit." Alors, rien ne pourrait plus jamais changer...

Son sang ne fit qu’un tour. Il ne toucha plus à rien et décida d’aller voir immédiatement la comédienne dans sa loge pour lui déclarer son amour avant qu’il ne soit trop tard, au cas où, en attendant, et pour en avoir le cœur net.

* * * *

Lorsque la porte de sa loge claqua dans son dos, il se précipita dans les escaliers, rompant une porte de palier.

Longtemps, il slaloma dans des couloirs interminables aux multiples virages, zigzagua entre les machinistes maigrichons qui sifflotaient un air de fête et les habilleuses en corset noir et jaune, les hôtesses à sourire et les journalistes à photos.

Il trébucha entre les peintres de décors et les assistants en costume d’arlequin, les vendeurs de cachous et les maîtres nageurs, se prit dans les filets des pêcheurs à la ligne, croisa le metteur en scène juste le temps qu’il lui lance un : "Ca va gamin ?", puis barra la route à deux aviateurs bornés et un chauffeur d’autobus.

Depuis, il piétina les épiciers, renversa les balayeurs et frôla de peu les brancardiers. Il retourna encore les pompistes contre les plombiers, les ministres et les dentistes, les éléphants sur les lions, un Adam tout contre son Eve, et tout un monde de théâtre accumulé, en tournant au coin d’un dernier long couloir aux allures de sinusoïde, bousculant l’éclairagiste qui déambulait, nonchalamment, les mains dans les poches et le sourire aux lèvres, mais il ne s’excusa pas, jamais ; et il battit encore le record du saut de haies avant de pénétrer, tout en sueur, sans frapper dans un petit intérieur rose bonbon, meublé d’une commode pour poupées et d’un aspirateur.






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
71
- James Benoit

12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
70
- James Benoit

7-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
69
- James Benoit

28-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
68
- James Benoit

21-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
67
- James Benoit

14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
66
- James Benoit

7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
65
- James Benoit

31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
- James Benoit

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