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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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18





Le comédien pâlissait à vu d’œil, diluant son reflet dans le redépôt incessant la buée. Il lui était certain d’avoir entrevu, bien qu’indirectement, les traits d’une silhouette fantomatique, miroitante et givrée. Mais plus rien pour le confirmer. Sa main frottait la glace, tordue de nervosité, essayait en vain de plaider pour le vrai, mais la brume s’amassant de l’autre côté poursuivait ses desseins dans la traînée des gouttes de condensation, et la réalité ne voulait pas céder. La sueur lui couvrait le visage, emmenant des torrents de talc qui se suspendaient à son menton en une stalactite blanc.

Entre deux claquements de dents, il tâtonna de verbes vers une phrase de sortie : "Mais autour, le reste, et la mer alors, la grande étendue des eaux de la planète ? Le jeu ne peut pas y être partout..." Mais il ne put s’assurer de l’avoir vraiment dit.

De fins serpents, tracés au petit doigt, faisaient le tour du cercle disparaissant et lui dessinaient comme des cheveux tentaculaires, des rayons de soleil d’enfant, et une barbe de père Noël. Justin, passant sa langue sur ses lèvres et plissant les paupières comme dans une série de manières d’artiste concentré à sa tâche, soupira d’un ton absent : "Justement, la mer c’est une toute autre mise en scène, à peine plus naturelle. Et en fait, seules les dimensions changent : comme les petits creux de terre font les petites mers, un poisson grand naît dans un grand bocal. C’est tout."

Il ne pouvait pas tout discerner, mais le comédien devait reproduire dans le vide son geste sur la glace, balayant de la main un carré d’air en suspension, car sa voix se fit lointaine et étouffée lorsqu’il souffla : "Soit, chaque chose est à sa place et l’univers est fermé. Plus rien ne bouge dans la bulle : le zéro absolu." Et une sorte d’écho s’obstinait sur les voyelles, rendant toute compréhension difficile.

Justin tendit l’oreille, fronça les narines et finit par déchiffrer ce qu’il put.

Ouvrant ses deux yeux, chacun grand comme une bouche, il tendit le doigt en notant : "Justement, c’est bien en cela qu’existe le sas de sortie : il détruit le problème. La fermeture de la bulle, la quadrature du cercle, l’O comme le zéro : le Bocal dans l’Océan. Ici, un bocal dans un bocal, ça rétablis l’équilibre, et les échelles. Ce qui devient vrai pour le domaine du grand annule le petit. L’absurde libère la vérité.", et son doigt toucha la glace comme un éclair de génie s’abat sur l’homme.

Au-dessus de l’oreille gauche du cercle, un signe comme un poisson se traçait doucement.

Reposant un instant son exemple sur le silence trouble de la loge agrémenté d’échos de foule et de tapage sinistre, Justin exposait : "Prenons un bocal vide, qui fut sans conteste la cage d’un poisson durant toute la longueur de pauvre sa vie, prenons-le et jetons-le aux fonds marins. Alors, il fera un domicile de grand choix pour une myriade de nouveaux poissons en manque d’abri... En quelque sorte, le cercle ici n’est plus vicieux : une prison est toujours créée par celui qu’on y enferme. Elle en prend les dimensions, les tons et les couleurs. Elle reproduit en vase clos l’univers du condamné. Qu’il s’agisse d’une cellule, ou d’une tête de cinglé, le cercle se ferme autour des poignées de portes. Une même prison est pour l’un, un lieu de mort et pour un autre une agréable villégiature..."

Pendant qu’il parlait, bien d’autres poissons étaient apparus tout autour du dessin, et un clin d’œil s’installait doucement à droite du sourire cynique.

Le comédien tremblait des orteils aux genoux sous la tension atmosphérique qui s’appuyait lourdement à ses épaules comme une évidence.

Il tenta une riposte fébrile d’un coup de gorge étouffé : "Il faut bien s’entourer de quelque chose." Mais son sang sembla se geler dans ses veines, devenir pâteux, et un pincement d’insecte lui enserra le cœur, car Justin martelait encore du haut de ses consonnes et forçait sur les sifflantes avec des airs de vieux lézard : "Certes, mais c’est ainsi : On ne se sent jamais aussi mal que chez soi.", mordant là ou ça faisait mal.






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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7-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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La Ballade de l’Hippocampe.
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14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
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