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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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16





Justin, qui jusque là ne s’était présenté que de face, prit sa joue droite dans sa main gauche et leva doucement son regard sur l’un de ces points lointains qui se situaient quelque part sur la gauche, en dehors du cadre découpé du miroir, et se pencha souplement vers l’avant pour appuyer son coude sur le reflet de la commode : "Je sais. C’est refaire tous les jours la même somme de gestes précalculés, tromper la vigilance : c’est le but de tout jeu. Apprendre tout par cœur et le rejouer mille fois, c’est être sans destin, bien que presque éternel." Puis, rejetant son regard à travers la cloison de verre, il vit les lèvres du comédien tirer leurs coins vers le sol gras et murmurer d’un souffle à peine mourant : "Apprendre jusqu’à en perdre la mémoire..."

Mais il ne sembla pas recevoir cette réplique avec toute la force voulue, et poursuivit sans scrupule, deux fois plus appuyé sur son coude, son introspection dans les limbes filandreux de la réflexion : "Le grand jeu du par cœur des tourneurs en rond... C’est ce que je me disais : tout le monde sait qu’un poisson dans son bocal perd la mémoire à chaque minute..."

Une fourmi ou un frisson lui remonta l’échine car, il ne put réprimer la brusquerie de son mouvement lorsqu’il se passa la main dans les cheveux. Et l’onde qui parcourait son corps passait apparemment la frontière du miroir tellement, à l’opposé, le comédien fut secoué d’un tremblement.

Celui-ci ruminait à voix basse la musique de ses songes sans plus pouvoir y accorder ses pensées. Les derniers mots de Justin ne résonnaient pas déjà aux parois de son crâne qu’il marmonnait encore : "C’est cela, je vis parmi les choses disposables, rangées sur les étagères, tiquant aux heures justes, avec une précision d’horloges et un gabarit d’automates. Mais il en faut pourtant de la mémoire."

Derrière la couche de larme qui épaississait ses yeux, un doigt gravait dans la buée une voûte sur la glace, tirait un trait simple et précis.

Un étrange geste de Justin contournait l’ombre d’un reflet et le reste de son corps s’avançait encore sur le bord de son siège.

Sans même briser sa courbe aux à-coups de sa voix, ce dernier reprit sa bribe de phrase par la fin : "...ce pauvre poisson, sinon il devient complètement fou." insistant un peu sur la dernière syllabe en atteignant le point culminant de sa courbe, et compléta : "S’il se met à penser à sa triste situation, loin de pouvoir se remuer, il s’endort le ventre en l’air pour une éternité."

Le comédien sentait une perle de sueur goutter sur sa pommette mais n’osait pas trahir sa retenue en l’essuyant d’un revers de la manche, alors il brouilla les pistes avec un : "Mais, il peut aussi tout retenir, ça aide, parfois." Et il hocha la tête pour faire vrai.

La réponse de Justin cingla, comme si elle avait été de longue date déjà préparée et attendue, retenu dans le coin sombre de la manigance. "Tout retenir, oui, mais dans ce cas il gonfle de vide, il enfle jusqu’à se faire aussi gros que la baleine et il éclate. C’est dommage.", lança-t-il au plus loin.

Son doigt poursuivait sa course balistique en tournant dans la buée et descendait plus bas que son point de départ.

Maintenant, le comédien se sentait visé.

Il remuait sur son siège comme une cible de foire qui aimerait s’enfuir. Le bout de ses ongles rongés tremblait sur l’anse du pot de talc et faisait tinter le couvercle sur la porcelaine. Ne sachant trop comment se dégager : "Le pauvre animal.", gémit-il d’une voix pleurante.

Alors, comme la lente circonvolution de son cercle touchait à sa fin et que le comédien entamait doucement une période de doute métaphysique, Justin en profita pour refermer sournoisement son propos. "On nage toujours au milieu des ruines d’une ville antique submergée. Et si seules quelques belles algues bien garnies aimeraient faire illusion, elles se tiennent trop droites ou elles sont trop courbées. Et tout est faux.", assena-t-il d’un ton de limaille.

Cependant, il contemplait ses effets sur le comédien qui roulait des yeux mornes et s’exaltait dans le vague ; "C’est pour cela qu’il lui faut se créer toutes sortes de jeux, l’animal.", l’entendit-il même dire.

Du fond de sa charrette, il tirait sur les bœufs.






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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7-11-2004
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La Ballade de l’Hippocampe.
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