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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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14





Une sonnerie intermittente retentissait, qui ne tarda pas à tomber dans un silence tranchant comme le fil d’un rasoir qui coupa le souffle juste sous la moustache et le poil des oreilles jusqu’au raz des pommettes des technocrates éberlués.

Ils se levèrent aussitôt, le visage courroucé, pour hurler au scandale, arguant qu’ils avaient le bras long, les poches bien pleines et qu’on ne les y reprendrait plus. Mais, conscients de l’exemple qu’ils représentaient pour la masse appesantie du bas peuple dans la fosse, ils se ravisèrent vite et changèrent leur tolet en salves applaudissements, parce qu’ils s’étaient assagis dans les affres de l’âge, qu’ils étaient devenus notables et qu’ils n’avaient plus tout à fait l’esprit aux révolutions. Comme ayant attendu ce battement pour signal, le rideau se ferma rapidement sur la machine vibrante qui se tut.

La salle en délire se tapait dessus à tout rompre, par paires de deux, de sexes opposés. La foule s’envoyait à la figure tout ce que peut contenir un sac à main en tube de vernis, en pinces à lèvres et en lentilles colorées. Ou bien, sortant d’une doublure de manteau une épaisse enveloppe remplie de photographies compromettantes certifiée conformes, haute définition, en relief, en couleur, datées et notifiées, pendant que les amants ennemis se levaient discrètement des sièges concomitants et se faufilaient à pas de loups vers les toilettes déjà bondées d’amis de la famille, de plombiers, de facteurs et d’actrices qui furent célèbres, les maris interloqués menaçaient leurs épouses qui venaient d’arriver : "- Très chère, dites-moi, où étiez-vous donc du 5 au 7 ?

- C’est bien simple, chéri, comme il pleuvait, je suis passée par le marché couvert, alors je n’ai pas voulu manquer de prendre chez le fleuriste le bouquet d’anémones que je lui ai commandé pour le coin du salon à côté de la fenêtre, et j’y ai rencontré une amie qui revenait par hasard de Hongkong, Elle y a trouvé un travail intéressant comme maquilleuse de théâtre pour une compagnie qui débute dans la région et fait un merveilleux travail de composition, actuellement, alors elle m’a invité à venir assister à une représentation, et moi à prendre un café ; et puis nous discutions, nous discutions depuis quelques heures devant un thé et des biscuits, parce que les cafés étaient en grève et que nous ne nous étions pas vus depuis fort longtemps, en admirant la brume qui s’abattait sur la place, quand les ventilateurs boulonnés aux poteaux télégraphiques ont soudain commencé à pulser l’air lourd de brouillard dans les branches du séquoia en caoutchouc turquoise de la place, nous permettant d’entrevoir à l’autre bout de la fontaine un vieux père noël qui avançait d’un air biréfringent, produisant une double réfraction, les bras en l’air, en faisant sécher une gros vase gradué comme une éprouvette à la chaleur d’un bec benzène avant de partir à la poursuite d’un gros poisson de gouttière, comme il en pullule tant dans le branchage des arbres mou, et de courir après lui comme pour le noyer cruellement dans l’air aussi sec ; puis il a disparu dans la brume, là, au coin de la rue, en poussant des cris fous, qui m’ont immédiatement fait prendre trois kilos, au moins.

- Menteuse ! reprenaient les maris, levant plus haut leur enveloppe en guise de menace. Grosse...", mais leur dialogue s’interrompit net, le bras en l’air, dans une position de suspens inconfortable, quand un ventriloque cintré dans son complet en paillettes apparut sur le devant de la scène tenant sous son bras un tabouret de camping, une marionnette et un metteur en scène.

Il déposa les trois l’un après l’autre et le dernier, se relevant, s’épousseta nerveusement les épaules et déclara le spectacle ouvert en se recoiffant d’un peigne anémique. Il récita méthodiquement son texte de circonstance à l’introduction de l’entracte ; le plus illustre des magiciens de sa génération se tenait devant vous, sur cette scène, en toute exclusivité et pour le plus grand bonheur des petits, des grands et de tous, point.

Le palabre fut de faible durée mais fort en intensité. Ventant les mérites de l’épouvantail miteux, le metteur en scène accentuait chacun de ses superlatifs par une série de gestes démembrés qu’il déployait bruyamment sous une galerie de sourires précalculés à destination exclusive des deux premiers rangs. Il finit par s’esquiver à reculons, les bras ouverts sur le spectacle commençant, et les amants revinrent s’asseoir.

Le ventriloque se cassa les reins en quelques courbettes aplaties et brandit sa chiffe pachydermique au cône de lumière des projecteurs sous les acclamations du public, puis il tira son tabouret de camping sous ses fesses et se posa. Il se racla la gorge dans le silence approximatif et arrangea sur ses genoux son nounours hirsute et désarticulé. La peluche toussa un nuage de poussière bleuté.

Un semblant de vie relative parcourait quand même la fourrure de l’animal, guidé par une pléiade de mécanismes. La main du ventriloque plongea profondément dans sa doublure, et empoigna une manette pleine de boutons perfectionnés qui actionnait ses fonctions musculaires. La peau de l’ours tressaillit violemment.

Sa bouche se secoua de l’intérieur en soubresaut masticatoires et ses yeux se mirent à rouler à contresens. Ses cordes vocales résonnèrent puis vibrèrent, tremblèrent. Puis il entama son sketch par un calembour politique plâtreux lancé avec un certain manque de conviction doublé d’une voix de canard ferraillée par le trac : "Etre ouverte à tous, ça c’est la grande supériorité mais aussi la condamnation de la raie publique, n’est-ce pas ?", ce qui lui valut une volée de reniflements dédaigneux de la part des démocrates, tristes comme des tombeaux, et un jaune sourire de nuit à la bougie de la part de leurs adversaires momentanément plongés dans une absence vaporeuse.

La salle se remplit subrepticement d’un silence postapocalyptique comme s’immisce un serpent dans une cage à poules, alors souleva-t-il du bout du pied un coin de planche de la scène et pressa une pédale qui y était dissimulée pour déclencher une série de faux rires préenregistrés qui distendirent immédiatement l’atmosphère.






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
71
- James Benoit

12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
70
- James Benoit

7-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
69
- James Benoit

28-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
68
- James Benoit

21-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
67
- James Benoit

14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
66
- James Benoit

7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
65
- James Benoit

31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
- James Benoit

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