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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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11





- Les oeufs c’est pour faire des poules et pis c’est pour ça que les poules elles couvent.

- Et bien je voudrais te dire de le couver, ton oeuf, de le garder pour toi, de ne le prêter à personne car toute une foule te le demanderas, de l’enfouir dans ta poche, dans ton coeur, sous ton mouchoir et de ne le ressortir, même pour le caresser ou pour le regarder, qu’uniquement seul et dans le noir et au milieu de rien, continua le vieux dans une descente sans inspiration, suivant le trajet tragique de la miette de cornet chutant dans les profondeurs du siphon de sa gorge béante. Même si cela te fait mal de ne le garder que pour toi, sans pouvoir le partager, ce que tu as de plus beau peut-être, ou de plus laid, même si parfois tu sens qu’il est trop lourd pour toi, j’aimerais que tu me fasses la promesse de ne jamais l’exposer, même sous peine de mort.

- Oui monsieur.

- Alors, voilà, avec l’âge, cet oeuf va éclore sans même que tu deviennes une poule qui picore sa graine par terre, et un relent de crème s’accrocha à la glotte du vieux pour faire vriller sa dernière syllabe en une note chantante de l’espoir de la vigie qui, seule, revient à la vie au fond d’une nuit inconnue. Tu seras peut-être un oiseau qui sait voler, ou un poisson qui sait nager, mais pas une poule qui caquette, et tu ne finiras pas comme moi, avec une vieille pierre séchée d’oeuf fossilisé dans le fond du ventre qui dépérit toute ta vie parce que tu l’as trahi, rien qu’une seule fois, qu’on lui a menti trop souvent, ou seulement qu’on te l’a touché du bout des doigts d’un charpentier obèse par manque de scrupule.

- Alors, c’est ça, vous êtes un môme, vous aussi. Même plus un môme que moi encore. Et nous, on serait comme les papys sur un banc, des fois, quand ils parlent plus.

- Aussi, tu me trouvais un peu ridicule dans ma panoplie tout à l’heure, fin sommaire du cornet, non ? Et maintenant, tu me comprends ?

- C’est vrai, monsieur.

- Tu vois, moi, je suis une sorte de clown, et j’existe pour les gens comme toi, avec un reste de gélatine au chocolat sur les doigts, sauf que je me trompe souvent parce que je m’adresse aux autres que toi. Etre clown, quelque part, ce n’est pas si ridicule. A chacun sa pantomime, certain agitent bien un Dieu. Moi, parce qu’aussi loin que je me souvienne je n’ai jamais été un enfant que j’ai toujours refusé d’être adulte. Alors, les oeufs, tu vois, je me les casse sur la tête pour faire rire quand d’autres marchent dessus à faire pleurer. Mais ce n’est pas ma seule vocation. Des fois, quand le spectacle est terminé, que le rideau est tiré sur la banquise de ma joie, je viens m’asseoir sur l’un des bancs autour de l’arène gelée et j’applaudis avec les autres phoques, même les bébés à la fourrure épaisse. Alors, je retire mon nez rouge et voilà le marché que je propose à tout un chacun venu pour me voir : "Aussi longtemps, je leur dis, aussi longtemps que ma maladresse, mes grimaces et mes coups d’épée dans l’air pourront te tirer un sourire, je veux être là pour le provoquer." Peut-être qu’en suite, il sera trop tard. Mais je ne serais plus là pour le voir.

- Et ma glace, Monsieur ?

- Ne cherche pas, il n’y en a plus."

Ce fut le moment choisi pour la mère que le môme attendait, de sortir de la poissonnerie, un lourd panier en osier frétillant coincé aux coudes.

Elle appela son morceau avec un nom d’usage, et celui-ci, sans laisser, pour la deuxième fois, la seconde nécessaire au vieux pour réagir, tira sans un souffle ses talons à ses mains, se hissa à la verticale et couru rejoindre son ventre, un lourd skate en osier frétillant coincé au coude. Puis il s’enfuirent tous les deux, comme autant de poupées russes alignées, se fondre derrière un pan de brume poisseuse, laissant définitivement le vieux à la solitude de sa barbe.

A moitié prix, la foule s’était glissée à travers un couloir étroit, jusqu’à une salle obscure bordée de pourpres, de tentures mauves et de rangées de sièges en mousse de polymère pétroléique moléculeux. Les derniers arrivants retenus par le vent envahirent le théâtre, et, trop rapidement, les travées furent bondées, les sièges empilés, les spectateurs entassés jusqu’au pied de la scène.






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
71
- James Benoit

12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
70
- James Benoit

7-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
69
- James Benoit

28-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
68
- James Benoit

21-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
67
- James Benoit

14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
66
- James Benoit

7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
65
- James Benoit

31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
- James Benoit

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