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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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09





Hors de haine et de rage corrompue par son horreur de la jeunesse pourrissante dans son jus, le vieux voulu lui fondre dessus à bras raccourcis, sans réfléchir, et le rouer d’une bonne vieille correction bien balancée à l’ancienne lorsque le môme lui afficha brusquement sa glace à bout de bras, pile entre les sourcils froncés, accompagnée d’un "t’en veut un bout, Monsieur ?" capable de l’attendrissement immédiat de n’importe quoi, même de sa vieille carne fripée.

D’une poigne voulant exorciser toute sa détermination, il saisit fermement la glace de l’enfant entre son pouce et son majeur, la toisa avec un concentré de circonspection, comme si celle-ci était la cause et l’effet à la fois réunis de toute sa déconvenue et qu’elle était susceptible de dissimuler sous ses strates de sorbet acidulé quelque substance extraterrestre, et il partagea un bout du skate du petit, d’un coin de fesse.

- Tu te rends compte, mon garçon, entama-t-il avec une voix de pêcheur et en se léchant sur les bords de la moustache un morceau de crème qui était déjà en train de s’y engouffrer, ce n’est pas bien de t’immiscer comme ça dans les affaires des grands. Il pourrait t’arriver des histoires, des fois. Et je de dis ça comme ça, bien sûr, parce que je suis gentil, tu vois.

- Ouais m’sieur. Mais vous savez je ne suis pas beaucoup responsable moi, je ne suis qu’un enfant.

- Irresponsable.. Ah ! Mon pauvre chéri, s’attendrit encore le vieux à un degré de plus de dégoulinance gélatineuse autour du visage, et tu n’es qu’un enfant, bien sûr, bien sûr, bien sûr, n’est-ce pas ? Je veux bien te croire, mais regarde-toi, tes traits sont déjà ceux d’un homme et si ce n’est à la force des lavages que ta culotte à rétrécie au point qu’on y voit ton nombril, c’est bien que tu as grandi. Non ? Tes lacets ne se font plus tout seul depuis déjà quelques temps et il te faut maintenant utiliser la fourchette pour manger proprement, avec une serviette bien pliée sur les genoux. Et ça, même si tu ne le remarques pas encore, c’est un début. C’est même le début de la fin. C’est ça être grand. C’est finir d’être petit de taille pour être enfin petit d’esprit. Et pourtant, mon petit, justement, je trouve que ce qu’il y a d’intéressant, dans cette formidable enfance, et je ne te parle pas, bien sûr, de ces chenapans de quartier qui aiment à choisir leurs cadeaux de fin d’année comme on réclame un pourboire, debout dans le caddie, parmi les rayons jouets du plus grand magasin possible, un mercredi de trois ou quatre mois avant Noël, non, ceux-là, ils sont ce qu’ils sont et jusqu’au trognon, mais ce qu’on trouve chez les autres, les timides, les peu-fiers, c’est que je crois qu’il existe une force, qui est une faiblesse, bien sûr, bien sûr, et qu’il me coûte pourtant toujours plus, encore à mon âge, de perdre un peu chaque jour... mais enfin, tiens, par exemple, est-ce que tu sais ce que c’est qu’un oeuf, toi ?

- Oui, assura le môme sur un ton de corps d’armée. Un oeuf, c’est pour faire les poules.

- C’est bien ce que je pensais, moi aussi, ressaisit le vieux au vol entre deux bouchées pleines de glace et de bonnes paroles mêlées et juste avant que l’idée ne s’effondre d’un bloc dans le caniveau de la ville où vont agoniser les papiers gras, les papiers doux et les réponses plates. Alors, oeuf dont tu viens de me donner la définition, c’est la façon dont chaque chose se montre à toi, par sa simple présence, toute ronde, tu vois ? Mais oui, tu vois tout ça, bien sûr.

- Ouais monsieur.

Et tu le vois sous son jour le plus cru, ce qui prouve que tu es un enfant, encore, bien sûr, continua-t-il la barbe entièrement repeinte en rose bonbon. Mais imagine toi remettant tout ça à la cuisson, ça n’aurait plus du tout la même tête, ni plus du tout le même goût du tout, je t’assure ! Un oeuf neuf, je veux dire, ta façon de voir qui est tendre, il serait salutaire que tu ne le laisses pas durcir trop longtemps. C’est à la coque que les oeufs se savourent le mieux. D’accord ?






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
71
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12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
70
- James Benoit

7-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
69
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28-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
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