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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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08





Alors, qui vive ? Qui soupire ? La conscience d’un amour ne se génère pas, elle se révèle, et si spontanément que dès cet instant elle en a toujours été, chantait alors le deuxième couplet du vieil homme.

S’il avait voulu devenir le maître du monde en une minute seulement, il n’aurait pas fallu qu’il s’y prenne autrement. C’est un accès à l’enfance de toute une vie, le moment où le chien fou de la connaissance rallie le temps amer et le passé cruel dans un seul et même geste, comme les couinements symboliques d’un accordéon franchissait les limites d’un boulevard pour se répercuter aux tuiles de la ville ; et le tas de fœtus recroquevillés autour de leur nombril qui s’étaient contentés d’affections ombilicales toute leur misérable vie s’apprêtait brutalement à pousser son premier cri d’amour d’homme abouti par-dessus les lanternes et les cheminées fumantes.

Qui est l’homme ? et quel est son double ? Comme la destinée d’une huître n’est pas faite de perles mais enveloppée d’une gangue de nacre, l’amour devient recherche de la vase, poursuite de soi-même, comme le fruit encore vert de l’égoïsme contient dans sa pulpe toutes les ramifications d’un nouvel arbre à souhaits et l’incendie de la forêt et la mort du pompier, reprenait un ton au-dessus le troisième couplet. Et les futures mères émérites ou providentielles qui grossissaient dans les rangs sentaient soudain dans leur ventre fertile germer la haine de procréer et l’envie de vomir.

Qui est l’image ? Où est l’original ? Comme le philosophe dans la pupille de l’homme trouve le nouveau-né dans le port de ses yeux hagards, sans sourciller, sans détour et sans feinte, des origines au but, et surtout tout du long. Devenir jeune, pour achever le vieux, poursuivait en redescendant le quatrième couplet.

Et, au bout d’une courte attente, attiré par les tintements aigus de la grosse cloche de cuivre secouée par le vieil homme et ne recevant toujours pas son cadeau, un gamin descendit de son skate board, l’air énervé.

Il s’approcha de la machine et ramassa au-dessous la bouteille encore noire qui tournait dans sa flaque. Il pressa sur le bouchon pour en faire sortir le liquide. Puis, y mettant une judicieuse concentration, il déposa une minuscule goutte d’huile usagée sur le rouage qui grinçait. Puis il dit : "Voilà, Monsieur.", reçu une pièce de monnaie, remonta sur son skate et disparut dans la brume jusqu’au perron du pâtissier.

A la clef du cinquième couplet, brusquement, la musique ne grinça plus. Les notes plates glissèrent en cascades et la voix du vieil homme fut portée par les sons, plus loin qu’une oreille eut pu la percevoir. Le chant ne retint plus personne. La pluie s’arrêta net. L’eau, stockée en masse en amont sur les toits, déferla dans la gaine des gouttières sinueuses, dégringola la pente oblique des murs de la cité et s’expulsa en cataracte sur ses chaussures rouillées.

La foule des hommes et des femmes fut dispersée en un dixième de minute dans toute la place, puis dans les ruelles, et une grande partie s’en alla prendre un ticket au premier guichet venu entre deux cordes tendues. Juste le temps pour le vieux de faire volte face, jeter au sol ses attirails hypnotiques dans un fracas du diable, et foncer à allure de hors-bord à la poursuite du môme dans les paquets de brume.

Il ne tarda pas à tomber dessus, à trébucher plutôt sur sa guibole lascivement étendue, cheville saillante.

Le môme était assis sur son skate, sous la tonnelle, au pas de la pâtisserie, entre le distributeur automatique de bonbons et le sceau à serpillières blanc de restes de lessives.

Il léchait d’une langue longue et pointue l’enroulement pyramidale d’une glace fondante en cornet bi-goût, vanille et fraise, à l’italienne. Sa frimousse merdeuse de sale mioche à maman à peine sorti de sa couche, ses grands yeux d’enfant de cœur dissimulant pour sûr tous les putain de non, pas encore ce connard là qui va me faire chier de la gueule à deux boules de merde du monde entier, ses grolles à trous aux semelles stratifiées de mollard expansé tapissé d’éclats de déjections canines, son skate d’enfant de salaud aux roues neuves et multicolores baptisées au pipi de tous ses copains d’académie de la stupidité humaine, le tout, en moins d’un battement de cil, fut encadré, reconnu, décrypté, analysé, disséqué, examiné, décortiqué.






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
71
- James Benoit

12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
70
- James Benoit

7-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
69
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28-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
68
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21-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
67
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14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
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7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
65
- James Benoit

31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
- James Benoit

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