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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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07





 

A force de pleuvoir, la pluie chutait des toits par paquets noués, par filets, et descendait mouiller l’eau autour des flaques pleines, dans les ruisseaux, au fond des rigoles. Les baves et les sueurs livrées aux larmes versées dans le courant des urines venaient s’engloutir dans le désespoir de la bouche muette d’un caniveau impuissant à retenir le vigoureux gargarisme qui enflait de rage dans les sous-sols de sa gorge déployée en un vaste labyrinthe enseveli sous la ville grisée de lumière cathodique et d’envies monnayables.

Toute une nappe de nuages se lavait au-dessus, rinçait ses surfaces lisses, et l’eau essorait quelque part le bleu à venir avant le grand séchage.

Pris dans le tourbillon, le ciel entier venait déteindre dans les profondeurs de la terre ; il emportait avec lui des anges et des étoiles, scintillants et furtifs, dégringolant par grappes entières et qui souillaient les toits de zinc. Ecrasé par la masse solide de l’atmosphère, le jus en roulait le long des murs de béton armé, se glissait comme du sirop à l’intérieur des gaines rendues fragiles des grandes gouttières tordues et débouchait dans un concert de mousse et de bulles sur les talons rouillés d’un vieux monsieur rabougri à la manivelle qui grince.

Aussi, l’humidité s’infiltrait partout.

Elle troublait le tissu urbain des avenues et des rues, brouillait les cartes, mélangeaient les couleurs pâlissantes les unes aux autres, infiltrant leurs taches sous les aplats de blanc, de proche en porche, dans l’arc des fissures. Les humains faisaient de même.

N’étant plus retenue dans ses gaines plastiques, de l’électricité parcourait le creux de l’air, se faisait respirer, et bandait les muscles. Il n’était plus question de s’approcher d’une prise de courant sans prendre un coup de jus.

L’atmosphère entière virait au court bouillon où chacun noyait peu à peu sa personnalité pour se fondre dans la masse lacrymale d’une langueur pathétique mise en commun : "Tout devenait translucide, solidaire, aquatique, et des poissons rouge sang en profitaient gaiement pour se faufiler hors des aquariums blindés, envahissant par myriades les ruelles déjà peu sûres d’une banlieue de dortoir."

Les rues, nues de pavés sous le raclement des pas, débordaient du passage impassible de la foule.

Les flots couraient et s’arrêtaient, volaient en tourbillons, bruissaient comme des voix et venaient se sédimenter aux pieds d’un vieil homme à la machine usée.

Petits et grands, parapluies en couleur, tanguaient tout droits et les bras ballant comme des algues au fond de l’océan sous le rythme lancinant des chœurs balancés qu’il murmurait à l’oreille des gens. Et le chant entraînait la conscience à la suite d’une ribambelle de voyelles dans la grande spirale d’un ballet hypnotique.

Les mots se succédaient en hymne lymphatique et les tons s’accouplaient sur la molle litanie, toute en chuchotements. Les sons formaient des mots qui contaient leur histoire en ordre décroissant, et passaient à l’envers, en remontant le temps. Chaque nouvelle rime les reportait un peu plus en arrière, les années passant à rebours. Les mémoires remontaient par-dessus les âges jusqu’à redevenir une réalité, transparente et rapide.

Même l’eau de la pluie semblait se fuir, rampait entre les jambes, sous les bottes molletonnées d’un vieil homme déjà vu, remontait dans le lit des rigoles, grimpait sur les trottoirs, à l’intérieur des gouttières, et se stockait en masse sur le faîte des toits.

Casqué de sa panoplie de magnétiseur, étriqué dans son costume rouge, l’homme faisait son effet.

Il portait sur le chef un haut de forme planté d’éoliennes colorées qui moulinaient dans le vent et d’une paire de lunettes à faux culs de bouteilles qui, mue par un moteur, vrillaient de l’intérieur.

Ses yeux de vieillard sage et sans complication n’étaient plus que deux gouffres béants sur le vide à la surface du monde, et ils aspiraient l’univers en entier vers les parkings vides de son crâne. Dessous, sa barbe blanche coulait un peu sur le col de son manteau jusqu’à s’accrocher aux boutons dorés.

Plusieurs poissons figés autour des manches et dans le pli de l’encolure lui faisaient sur les bras comme des écailles de papier, rouge, et une collerette de magistrat qui imposait le respect.

A tout instant grossissait son public.

Chaque passant s’arrêtait là pour ne plus bouger, tous ses sens assaillis par les flux de spectacle.

Immédiatement captivé, enchaîné au pavé, il bavait, bouche bée comme le naufragé assommé de tempête qui découvre à la fin la rive du nouveau monde. Chacun interrompait sa frêle occupation journalière et citadine, chercher le pain, poster la facture ou l’amour, faire semblant de travailler, pour se laisser un instant captiver comme une mouche dans une toile, comme un banc salvateur dans le filet du pêcheur, comme un enfant par une histoire de pirates.

Au fond des brumes, au-delà des dunes, un appel retentissait d’une voix plaintive et d’un souffle d’accordéon, qui guidait toujours les marins en eaux troubles vers l’ultime retour. Chacun, homme ou poisson, évadé de son bocal, regagnait lentement les voies de son enfance. Traîné par les courants et les tourbillons de la mémoire, ils seraient bientôt prêts à réapprendre tout, et les aléas du hasard, de la bouche d’un vieil homme en rouge.






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
71
- James Benoit

12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
70
- James Benoit

7-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
69
- James Benoit

28-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
68
- James Benoit

21-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
67
- James Benoit

14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
66
- James Benoit

7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
65
- James Benoit

31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
- James Benoit

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