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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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04





La comédienne ressaisie picorait des chips dans un grand plat en faïence et trempait le bout de ses lèvres dans un verre de sirop de grenadine au Champagne avec trois glaçons et une pincée de piment. Elle s’essayait à entretenir une conversation digne de ce nom avec le comédien le plus proche, en outre le seul, potinant donc sur la meilleure coiffure à la mode et les défauts du grain de la peau de telle actrice qu’on remarque très bien à tel minute de ce film précisément, entre deux éclairs d’orage et un reflet de couteau. Elle effeuillait aussi les pages centrales d’un magazine à la mode, pour preuve, où s’affichait en page centrale un poster géant à accrocher chez soi de ladite vedette en maigre tenue de sport.

Le comédien, qui se gavait négligemment de petits fours chauds nappés de sucre glace, n’était apparemment pas passionné. En revanche, poussé par le courant irrésistible de ses hormones qui l’envahissait parfois en présence féminine officielle, il lui montrait une large oreille, bien ouverte sur tout propos, afin de garder les broderies débordantes d’entre son tee-shirt décolleté sous le coin de ses yeux. Une sorte de sourire apprivoisé se forçait à conserver son étoile à chaque dent et la fibrillation placide de ses commissures, alors que le reste de son corps bouillonnait d’écœurement amoureux et de frustrations refoulées en dessous de la l’élastique de son caleçon.

Il se disait qu’enfin peut-être, derrière le fond de pulsion de son sang dans ses artères gonflées, comme partout ailleurs les histoires finissent toujours par commencer, il assistait à ce moment, et en acteur, au lancement spectaculaire d’une profonde histoire d’amour, comme on contemple émerveillé la première plongée d’un sous-marin atomique ou l’invention de la poudre, ou comme l’aïeule le premier tour de la roue à peine tirée de sa matrice de pierre qui dévale une fois pour toutes sa pente vers les pleines verdoyantes du progrès.

Il attendait sagement, baigné du flot ininterrompu de potins qui versait des pages toujours moins épaisses du magazine de la comédienne, qu’elle finisse par reprendre, un jour obligatoirement, sa respiration et en profitait pour se mijoter une méthode d’approche originale, efficace et personnelle qui lui assurerait à coup certain l’innocente victoire de l’amour facile sur l’enfer sans nom de l’indifférence.

Fort en cœur comme en algèbre mais passablement mauvais sur les conventions, il ne saurait d’un mot, du seul mot permis, donner à résonner clairement la profondeur spéléologique de son sentiment.

Voilà, l’îlot de son désir, touts palmiers et cocotiers, se présentait à lui perdue derrière la houle, isolée, par vent contraire, soufflant par avis de tempête, et la voie salutaire du baiser sur le sable chaud battait sous les drapeaux, au beau milieu des flots agités, sensiblement inaccessible par un chemin direct. Enfin, si une solution ne brillait pas à vue de nez par la l’éclat de sa simplicité, toute son ombre claire, tournante autour du but, pouvait en revanche se projeter à plat sur l’espace blanc de brume délimité par les sept brises lames magiques du mot : comment ?

Un mince problème comme une coque de noix, une résolution comme un havre à venir, ce qui suppose une voie de d’accès, un chenal, forcément, quelque part.

Première entrée du dictionnaire mental : "Comment se déclarer ? Oui. Mais, comment fonctionne l’amour ? Et pourquoi ? Ah, ce gros mot ! Bon... Mais, s’il fallait tout simplement devenir inoubliable ?"

Les steppes immenses de l’humanité s’ouvraient devant lui sur un champ touffu de règles élémentaires, de préceptes archaïques, dormir allongé sur un lit par exemple, et les choix futiles que les cultures font pour nous, amour ou haine, fromage ou dessert, pas d’aspirateur le dimanche, les cheveux courts pour aller danser... Amour ou haine ? Les nimbes préhistoriques de l’amour et ses avatars, ses paroles et de gestes entendus appris par cœur à la télévision pour que personne ne s’y trompe, sa pantomime grimaçante aux saveurs de cadavre, dents bien écartées et le cœur fermé. Il devait bien exister autre chose. Pas forcément plus vrai. Mais peut-être posé sur un coussin plus épais de mots moins doux, un duvet de tibias.

Mais la comédienne ne s’interrompait pas.

Il hochait la tête, se penchait, souriait, faisait hum mouis et ha, en se tournant les pouces dans l’éternelle attente d’une microseconde de répit, et, dès qu’elle fit mine de hoqueter, à la pointe de l’essoufflement, le doigt crispé sur la page glacée de son magasine, la joue bleuie et le regard glauque, il profita de sa main libre pour attraper le sujet, le détourner de ses autoroutes tracées et le rapporter aux voies plus sinueuses d’un sujet rapportant, au dépourvu, au premier acte de la pièce, merveilleux pont finalement pour une déclaration. Sans lui laisser le temps de replacer un mot ni même d’y penser, il enchaîna ses phrases, des roulements de tambours, piquant ses séries de consonne comme une machine à coudre qui brode le canevas d’une histoire de passion.






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
71
- James Benoit

12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
70
- James Benoit

7-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
69
- James Benoit

28-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
68
- James Benoit

21-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
67
- James Benoit

14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
66
- James Benoit

7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
65
- James Benoit

31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
- James Benoit

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