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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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03





Il sortit, emportant ses affaires sous le bras et son chapeau sur la tête. Seule, une Amandine dubitative trônait au coin de la scène enfilant, infantile, un mince tee-shirt de soie légère. Puis le lourd rideau se referma, momentanément, et l’entracte arriva, doucement, par-dessous les applaudissements.

Les vendeuses déferlèrent sur les travées, des paniers en osier suspendu à leur cou, garnis de caramels mous. Elles proposèrent les derniers exemplaires du programme dans le brouhaha des toussotements du public survolté, et se dandinèrent un peu pour la réclame, toutes valeurs morales dehors.

Leur tornade achevée, fut-elle seulement remarqué, au milieu du vol des papiers de bonbons des discussions mouvementées éclatèrent avec discrétion et savoir-vivre parmi les couples usés. Elles se prolongèrent en menaces réservées et en grincements de dents respectueux de la bienséance alors qu’un danseur de claquette saluait sur le devant de la scène en petites courbettes de lombago.

Bloqué sous les feux de la rampe par la rigidité amidonnée de son costume de soie noire, il vissa un casque de chantier sur son toupet et commença à balancer des bras en cadence.

Ses talons martelèrent bientôt les planches comme des coups de marteau, ou plutôt : ses talons martelèrent bientôt les planches, couverts par les coups de marteau du machiniste, véritable athlète, qui s’épuisait à détruire le lit rustique et l’armoire normande qui ornaient la chambre d’amandine et en récupérer les planches et les moulures pour en reconstituer un semblant de centrale nucléaire flambant neuve. Son numéro consistait donc à sauter à pieds joint sur chaque grand coup de clou, vriller et rouler des chevilles à chaque tour de vis et piétiner de la pointe des pieds au rythme des points d’agrafeuses. L’illusion était parfaite, la cadence insoutenable.

Ainsi que le déséquilibre crée l’énergie partout dans l’univers, face cette agitation sans foi et sans réclame, l’éclairagiste profitait, lui, de son grand désœuvrement pour se dorer la pilule à l’ombre des projecteurs électriques en sirotant une limonade chaude et en roulant des cigarettes qu’il n’avait pas le droit de fumer. Un peu bagnard et isolé, un peu gardien de phare, juché en haut de son échafaudage parmi les tubulures bringuebalantes et les épingles à linge, funambule unique et voisin de la pluie et du beau temps, il plongeait parfois, par-dessus une rambarde, son regard pétri de dégagement placide sur la scène perpétuelle que semblait rejouer - à la fois rien que pour lui mais sans jamais se douter de sa présence - tout ce si petit monde, et tous les soirs du monde.

Et puis, déjà au derrière de la scène, et presque alors dans les coulisses, les comédiens suivaient la gracieuse invitation du metteur en scène qui les conviait à se décontracter prestement, à force de boissons exotiques, et à ne pas tarder à se dépêcher. Les tenant par les épaules entre ses mains rocailleuses de maçon, il faisait reposer toute sa masse physique sur leurs deux frêles colonnes tout en semblant les porter par le col quelques millimètres au-dessus du sol, comme on transporte jusqu’au bac à litière une portée de chatons.

Le buffet se rapprochant, il les complimentait de sa douce voix suave aux résonances accrochantes sur les crêtes de l’air : "Mes petits amis, vous êtes parfait, Vous êtes..."

Mais, levant les yeux au ciel, une écharde de plâtre grosse comme un moustique nichée entre deux cils, il examinait brusquement un étai qui vibrait sous les coups redoublés du machiniste et perdait en ondulations fébriles sa rigidité sommaire. L’œil gros et la frange épaisse, il s’inquiétait rapidement avant que tout se taise, puis il se frottait le menton, regardait sa montre d’un air inquiet, et faisait finalement appeler l’habilleuse, visiblement satisfait. Il repartait sans souffler mot, laissant les comédiens à leur regard d’étonnement programmé. Le stress l’avait emporté jusqu’au bout du couloir dans un vent de paillettes et il s’y entretenait déjà avec le machiniste versant de sueur entre ses omoplates comme un robinet mal fermé inonde tout un parquet.

Tout était prêt, c’était parfait. Alors il se retourna et finit par leur lancer son : "Parfait, parf-ait !", et disparut sur un clin d’œil derrière un pan de tissu noir comme l’oubli.






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
71
- James Benoit

12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
70
- James Benoit

7-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
69
- James Benoit

28-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
68
- James Benoit

21-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
67
- James Benoit

14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
66
- James Benoit

7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
65
- James Benoit

31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
- James Benoit

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