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LA BALLADE DE L’HIPPOCAMPE
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01





Sous l’averse, le monde se constituait.

Une masse de nuage grise et fluide versait ses trombes d’eaux sur la fibre des rues fraîchement écloses. Lové au sein de l’humidité, l’univers se gonflait peu à peu, et, prenant une lente inspiration, un même souffle parcourait toutes les formes de vie.

Les rares touffes d’herbe qui perçaient le pavé, çà et là, n’étaient plus craquelantes sous le pied. Elles perdaient la fine pellicule de glace qui emprisonnait leurs tiges frêles et leur avait donné la fragilité rigide des os pris par le froid. Elles reprenaient une tendre intimité avec l’élasticité des semelles garnies de chewing-gums mâchés qui asséchaient déjà les flaques dans un bruit de succion assourdissant.

Au raz du sol, les parfums anesthésiés par le sec et le gel commençaient à se révéler. Ils se mêlaient les uns aux autres, dans les tourbillons chamarrés d’un vent nouveau.

Des vapeurs s’exhalaient par colonnes âcres des plaques d’égouts et montaient vers les masses d’air enflées de sucres lents. Elles se hissaient avec force aux trames tissées des bas de laine, et, vite chassé par un mouvement de mollet, l’air sentait l’air frais.

Des paires de frêles gambilles ratatinées et froissées par l’hiver s’articulaient à nouveau dans les gymnastiques du service et parcouraient les rues de la ville dans l’espoir naissant d’un petit rendez-vous. Déambulant entre deux implants identiques d’arbres synchronisés, elles se prolongeaient dans les interminables balancements pressés d’une hanche amoureuse.

La cité, couverte de centaines de milliers de minuscules pousses de feuilles blanches, courbait ses voies et ses pavés sous le passage d’un cœur qui sonnait l’angélus. Et l’ombre des ruines pierreuses de la vieille ville se pressait mollement sur une poitrine doucement prise par la lumière préfabriquée du premier jour d’un mois d’avril, un dimanche.

Depuis tôt le matin, la lueur bleutée des lampadaires à gaz emprisonnait le soleil du printemps dans le reflet troublé des ruissellements de pluie qui perlaient sur la manche des parkas, et traversait la rue. Bien au milieu de la place, la brume revêtait la fontaine d’une chape de mystère d’intrigue policière, créant dans sa chimère une paire de mains qui s’attrapaient soudain malgré l’épaisseur de leurs gaines de laine mouillée et de cuir.

Deux fantômes moelleux transperçaient la vapeur avec des gestes ralentis. Ils enfonçaient leurs corps dans la matière tendre du brouillard tendu et tiraient sur chaque bord pour avancer de peu. Mais, refermant sur eux sa poussière laiteuse, elle délivrait au secret des amours leurs échanges orthodoxes.

Surgissant par nuées, par myriades, les uns suivant les autres, de pas en pas, essoufflés, épuisés, tous les couples du monde venaient s’agglutiner par grappes affranchies à une foule déjà figée.

Enroués ou aphones, ils remontaient leurs cols et resserraient leurs écharpes tout autour de leur gorge à chaque retour d’un coup vent. Ils discutaient de pluie et parfois de beau temps, accrochés par les mains, ou bien claquaient des dents, et resserraient leurs corps pour profiter un peu de la chaleur humaine. Ils piétinaient aussi, se dandinaient sur place. Ils se frottaient les mains ou se tordaient les doigts, et soufflaient leur haleine sur la nuque du voisin.

Leurs yeux clignaient souvent, ouverts sur le grand flou, au rythme des apparitions intermittentes de lettres fluides de néon rouge, juste au-dessus de leur tête, qui rabâchait d’un éclair inlassable : Véritables Romances ; Romances Véritables...

Tout au bout de la file, prisonniers de deux épaisses cordes tendues, menaçaient le guichet et sa guichetière. Mais au-delà, déjà quelques privilégiés pénétraient doucement dans la pulpeuse réalité d’un théâtre de boulevard. La porte poussée, ils arpentaient d’un œil glauque le couloir exigu, et s’avançaient peu à peu vers une vaste salle bordée de pourpres, de broderies et de tentures aériennes.

Tirés et poussés par les guides et la lumière de leurs torches, ils passaient les travées, entre la cage et les balcons, les gradins et la fosse aux lions, et commençaient à se visser au confort d’un siège rembourré, comme on tourne une page décisive de sa vie.

La salle fut comble en un instant. On n’entendit plus que le fouillis des papiers de bonbons, la rumeur des potins mondains, le bruissement des manteaux qu’on accroche et le frottement des programmes qu’on vend à la sauvette. Le mouvement incessant d’allée et venue des ouvreuses, des vendeuses, des enfants sur la marelle, usait l’épaisse moquette rouge dans les profondeurs de son fil.

Soudain, tout le monde rangea sa glace et son cornet, en position assise sur son siège en mousse de plastique expansé, et applaudit par courtoisie.

Ca y est, ca commençait. L’épais rideau venait de s’ouvrir sur le petit intérieur sobre d’Amandine la belle, où Justin, en caleçon, tournait de long en large en la regardant s’habiller, soutiens-gorge, chaussettes, puis petite culotte :






notes,

vendredi 2 août
Cahiers - IV

textes

2-01-2005
La Ballade de l’Hippocampe.
1973
- James Benoit

26-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
72
- James Benoit

19-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
71
- James Benoit

12-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
70
- James Benoit

7-12-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
69
- James Benoit

28-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
68
- James Benoit

21-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
67
- James Benoit

14-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
66
- James Benoit

7-11-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
65
- James Benoit

31-10-2004
La Ballade de l’Hippocampe.
64
- James Benoit

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