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JOURNAL I
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Koala.





 

Sur le plateau de télévision, on a réuni autour d’une table un comédien, un critique littéraire, un inventeur informaticien et une strip-teaseuse à la retraite. Le public, assis sur trois rangées de gradins applaudit, véhément, une sortie spectaculaire de page de publicités.

La séquence suivante a été annoncée au générique de l’émission. C’est un moment attendu avec une certaine indifférence. Un intervenant, qu’on présente comme un spécialiste en communication, sort de derrière un paravent bleu crème et s’élance d’un pas sportif vers la table des débats. Chaque semaine, à la même heure, il se charge de présenter un fait d’images, un morceau de reportage, un extrait de journal ou une thématique d’émission, tirés des réseaux hertziens et satellite. Nouveaux feux nourris des clappements de mains.

Aujourd’hui, c’est un reportage animalier qui retiendra notre attention, et, sans transition apparaissent les premières images de l’extrait. Une forêt tropicale s’entremêle à l’écran dans un tissu de lianes et de fougères. En voix off, par-dessus les commentaires en anglais non traduits, l’homme intervient pour nous faire apprécier la beauté des couleurs obtenues par hyper sensibilisation de la pellicule, la profondeur du vert et sans apport de filtres, la qualité des images, l’enchaînement des plans, et surtout, une prise de son exceptionnelle.

Ce qu’il y a à voir, selon lui, le clou du spectacle, s’entend. Il s’agit d’une harmonie crée dans le montage du reportage entre le fond sonore de requiem qui accompagne les images et les pleurs d’un koala à la cime d’un arbre.

A l’image apparaît un tigre, au sol. Il croise l’écran en marche arrière, de gauche à droite, tirant dans sa gueule, sa proie par une patte. Sur quelques mètres, il traîne le corps, à travers un buisson et sur un rocher plat jusqu’au pied d’un grand arbre, et d’un seul coup de mâchoire, le faisant valser dans l’air, il s’en ressaisit par la cuisse avant de commencer à enlacer le tronc.

Ses griffes se plantent. Son ascension est puissante et rapide. La proie se balance la tête en bas, en suivant le mouvement, à la fois lourde et souple. Elle est vivante. Elle bouge. De plus près, on découvre qu’elle cherche à se débattre, peut-être. Ses pattes avant se tendent lentement et attrapent quelques longues brindilles et des pousses fraîches qui se rompent. Elle pourrait être à la cueillette, au moment de s’en nourrir, les porter calmement à sa bouche. Mais la main encore pleine, elle attrape d’autres brindilles et d’autres pousses qui s’écrasent, perdent leur jus, s’arrachent et tombent mollement. Sa prise se referme sur du vide et le sol s’éloigne déjà.

En fond, la musique s’écrête en accords. Le son monte. Des vagues des violoncelles couvrent autour les bruits de la forêt, les cris des oiseaux, les hurlements. Seul le tigre progresse avec hâte vers les hauteurs et secoue les branchages. Il monte sa proie comme un chiot emmène une peluche à l’étage, pour la dépiauter sous un lit.

Rien n’indique, dans l’attitude du koala, autre chose que de la quiétude. Il est doux, compréhensif. Ses mouvements sont lents et mesurés. Tout est paisible. Il semble dans un rêve, et tranquille. Ses yeux sont noirs, ronds, et leur expression lisse. Son corps se déploie dans les mesures, se penche dans les arpèges. Il semble suivre le rythme et la poussée des violons, planté sans délicatesse dans la mâchoire du monstre comme un couteau dans un fruit. Et puis une trompette donne un air plus lumineux. Il y a la patte tordue qui dépasse entre les crocs, et l’os qui apparaît, blanc, baigné dans les masses de chair.

Un treillis de feuillages s’interpose, et ils disparaissent tous les deux. D’un autre côté, la vue change. On prend conscience des étendues de forêt qui entourent, et des tremblements des branches de l’arbre au passage. Au premier plan, c’est une chenille qui se hisse par à-coups sur un groupe de feuilles. Des tierces de violons. Des cris d’oiseaux. On attend le moment. Les images défilent.

C’est la griffe du tigre qui reparaît en premier. Elle se plante dans l’écorce à vif, à mi-hauteur d’une fourche de branches, à la cime. Derrière, la gueule se porte à sa hauteur, la truffe en avant, elle palpite. Il porte sa capture à bout de dents. Tendue dans l’effort, la mâchoire tressaute un instant et relâche son étau sur une broche de branchages.

Le koala reste seul, et le tigre repasse sous les feuilles. Plus rien ne bouge. Il est assis, coincé dans une ramification, assommé et sous le choc, écrasé sous son poids.

Derrière, les ondes vertes de la forêt s’étendent à l’horizon. La perspective est étendue. En contre bas, des trouées claires parsèment cette mousse uniforme que quelques herses de grands arbres transpercent, et, plus loin, des collines houleuses fuient. Le koala chancelle, le menton sur la poitrine. Le sang qui restait bloqué par la prise afflue dans ses artères, et c’est une cascade qui s’écoule maintenant de la plaie ouverte. Il se répand, de feuille en feuille, sur toute la hauteur, changeant sur son passage tout le sombre en lumineux, le mat en reflets étincelants, tout le vert en pourpre et en carmin, toute la sève en sang. Et, par-dessus, La cantatrice entame son tour de chant.

Doucement, calmement, le koala redresse la tête. Il marque un temps d’arrêt quand ses yeux passent au loin, à limite d’une rivière, plus loin qu’il n’est jamais allé. Puis sa gorge se tend. Il étire son menton, en avant, vers le haut. Il incline tout son corps, comme s’il était soulevé par le crochet d’un boucher. Au bout, ses lèvres se tendent jusqu’à former un rond qui s’ouvre comme une fleur. Il redresse ses épaules et, avec tendresse, entame un hurlement à la mort qui résonne plusieurs secondes dans le sous-bois. Un cri dense et serré.

Et le silence retombe. Quelque part, la cantatrice reprend sa respiration dans un creux d’intensité. Lui, son visage se déforme, ses traits descendent en ride. Une grimace de peine qui appuie tous ses traits. Il halète, tourmenté, et la fatigue l’entête. Sa jambe pend, comme morte, par-là. Elle pèse sur le côté. Elle lui écrase le cœur. Elle fait de lui la proie. C’en est la preuve, la marque. Lui, et rien d’autre... Un instant se suspend. On attend l’harmonie promise.

Un trille de violons s’accroche comme un lierre et monte en tourbillonnant. Son volume enfle et étouffe tout le reste. C’est le moment où le koala retend ses muscles. Il rassemble ses forces. Ses joues semblent craquelée, crevassées. Elles s’usent d’un pli dur. Sa mâchoire se décroche. Elle vibre légèrement.

La cantatrice, en quinte dans les graves, poursuit en crescendo. Elle module sa voix, elle la retient dans sa gorge, au fond de ses poumons, elle la domine comme une peur, vissée au ventre, viscéralement. Et c’est l’animal qui la devance. Il explose tout d’un coup, en spasmes, en gémissements, d’un pleur immense qui recouvre la forêt. Un appel. C’est une éclipse qui occulte presque tout, et remue et hurle et tonne, se cogne contre les cimes.

Rien d’autre n’a d’importance. Seul le sang sort à flots. Il s’enfuit en rigoles. Il tombe en averse jusqu’au sol. Il s’éloigne. Tout est rouge. Ses yeux sont gonflés par l’effort, ou la douleur, ou l’horreur. Il en coule des larmes. C’est de la peine qui s’échappe et se propage comme une odeur. Tout en est saturé. Et les échos en reviennent encore des collines, de partout, noyé d’un vert profond.

Il annonce sa fin à tout ce qui entend. Et tout ce qui entend répond par son silence. Et la forêt l’oublie... jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à pulser, jusqu’à ce que plus une veine n’ait plus rien à hurler. Enfin, il se tord, enfin il s’effondre. Il dort. Plus un souffle.

La cantatrice, seule, désormais, termine son tour de chant en laissant mourir sa voix derrière une haie de cordes. Sous les applaudissements, on a encore le temps d’apercevoir un bout du plan suivant.






notes,

mercredi 21 décembre
Les champs d’automne

samedi 26 novembre
Téléphone

samedi 26 novembre
Sans date non plus

samedi 26 novembre
Sans date

samedi 30 avril
Cinquième note, évolutive.

mardi 12 octobre
Petite vanité

lundi 5 avril
Traque

mercredi 28 janvier
Quatrième note, conjonctive.

mardi 11 novembre
L’inconfort

vendredi 21 mars
Troisième note, géographique.

lundi 18 novembre
Génération de l’ineffort

samedi 12 octobre
Deuxième note, récapitulative.

vendredi 4 octobre
Première note, explicative.

samedi 28 septembre
Aux aurores assagies..

lundi 2 septembre
Fin du journal I

dimanche 28 juillet
Le jour était levé

textes

13-03-2008
Colloïdes.
- James Benoit

16-02-2008
Autre chose - 2 - Ca va se savoir.
- James Benoit

20-01-2008
Autre chose - 1 - Il faut l’avouer.
- James Benoit

15-10-2006
La Nation, La Banlieue d’Eden.
- James Benoit

15-09-2006
Silencieusement.
- James Benoit

8-10-2005
Tel.
- James Benoit

6-08-2005
Des raisons d’agir.
- James Benoit

1er-04-2005
Depuis l’aéroport.
- James Benoit

5-06-2004
La chose en question, VI.
- James Benoit

1er-04-2004
La Chose en question, V.
- James Benoit

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